Petits trésors nationaux

Il y a des moments comme ça où nos émotions battent à tout vent. Cette dernière semaine, commencée dans la joie, s’est encarcanée dans une tragédie familiale et s’est terminée sur une catastrophe: voir partir en fumée une église devenue symbole de la résistance acadienne.

Justement, j’étais entré dans une église cette semaine. Une belle vieille église, avec dorures, anges gardiens, un beau retable, et des rangées de bancs vides. Dans le chœur, des vieillards claudicants pour servir la messe d’un prêtre pas trop âgé, sympathique, mais qui regardait l’assemblée avec un brin de lassitude et de résignation, m’a-t-il semblé.

Peut-être s’interrogeait-il sur le sens à donner à des rites funéraires qu’il allait accomplir pour des gens qui en majorité ignoraient ce dont il s’agit?

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Pendant la messe, j’observais un essaim de fillettes assises devant moi. Toutes mignonnes dans leurs petites robes noires. Parfois, dans une sorte de symbiose gestuelle, elles fixaient toutes en même temps ma petite-nièce, leur copine, assise de l’autre côté de l’allée, dans le premier banc, avec sa jeune maman, si jeune et déjà veuve.

Et sans pouvoir décoder le sens de leur interrogation, je voyais bien que dans leur regard, empli de tristesse et d’empathie, leurs petites têtes cherchaient à comprendre, à donner un sens à ce qui se passait.

Elles auront toute la vie pour y parvenir, me disais-je. Même si avec des membres de ma famille et des familles reconstituées qui vivaient ces moments tragiques, nous nous perdions en conjectures sur les motivations profondes d’un suicide, sur un tel acte de désespoir, surtout chez une personne si attentionnée, si portée vers les autres, un homme si généreux, si aimant, lui-même engagé dans la prévention de la toxicomanie et du suicide.

Une question insoluble, avons-nous conclu, mon frère et moi.

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Et puis voilà que je reviens chez-moi, la tête pleine de points d’interrogation, de regrets, d’étreintes, de confidences, de serments d’amitié réitérés, et que je tombe sur LA nouvelle acadienne: l’église de Bas-Caraquet est en feu!

Bizarrement, en attendant le début des funérailles dans la vieille église, j’avais précisément parlé de l’église de Bas-Caraquet, vantant le courage de ses paroissiens à des proches qui discutaient de la protection du patrimoine religieux!

J’ai donc tout de suite saisi l’horreur de l’événement pour tant de personnes dont j’avais suivi les démarches, parfois houleuses, afin de sauver l’église de la fermeture décidée, il y a quelques années, par l’évêque de Bathurst, dans un esprit de rationalisation des effectifs diocésains.

Et c’est avec un savant mélange de colère et de persévérance que ces paroissiens et citoyens engagés démontrèrent à tout le monde que la volonté (la foi?) peut déplacer la montagne, en remportant ce pari incroyable de sauver l’église, et même de convaincre l’évêque de revenir sagement sur sa décision. Et voilà que tout cela est réduit en cendres…

S’il n’est jamais réjouissant de voir une église en feu, dans ce cas-ci, compte tenu de l’énergie dépensée par des gens pour la sauver, c’est encore plus cruel.

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Je sympathise profondément avec l’Acadie pleurant la perte d’un monument qui était devenu le symbole spectaculaire de la capacité d’une communauté – on pourrait dire d’un peuple – à prendre son destin en main.

Pour des raisons à la fois religieuses et politiques, les églises acadiennes sont probablement les monuments patrimoniaux auxquels les Acadiens et Acadiennes sont les plus férocement attachés. Peut-être parce qu’aux heures sombres de la fameuse survivance, suivie d’une non moins fameuse renaissance acadienne, au cours des deux derniers siècles, l’église du village était leur seul trésor, d’autant plus qu’ils n’avaient que très peu d’institutions sur lesquelles ils pouvaient projeter leur espérance.

En Acadie, heureusement, au moment des crises, la résilience finit toujours par se pointer le nez. On l’a vu, dans les années 1980, pour la sauvegarde de l’église de Barachois, et on le constate encore de nos jours avec celle de la cathédrale de Moncton.

Nul doute qu’on saura trouver une manière exceptionnelle de donner un sens, et possiblement une seconde vie, à ces ruines fumantes à jamais inscrites dans l’histoire de l’Acadie.

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Car on a beau dire que les églises sont vides, elles ne sont pas pour autant devenues invisibles!

Et si la foi qui les a faites jaillir de terre est aujourd’hui plus discrète, ou moins ostentatoire, il n’en demeure pas moins qu’elles sont des éléments majeurs du patrimoine architectural de plusieurs communautés et qu’il y aurait lieu de réfléchir collectivement à la meilleure manière de sauvegarder celles qui ont un statut historique et culturel manifeste.

Il existe bien une loi provinciale sur la conservation du patrimoine, adoptée en 2010, mais si j’ai bien compris ma lecture diagonale de la loi, elle ne porte pas spécifiquement sur la protection du patrimoine religieux.

Dans un éditorial du 28 mai 2014, justement suscité par les tribulations entourant la sauvegarde de l’église de Bas-Caraquet, l’ancien éditorialiste Jean Saint-Cyr exhortait ici même, et avec raison, le gouvernement provincial à mettre sur pied une politique d’aide financière à la protection du patrimoine religieux significatif.

Encore une fois, une question d’argent. C’est aussi une question de nécessité culturelle, car les églises sont des composantes quasi fondatrices de la culture acadienne.

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Ces temps-ci, le Gallant gouvernement saupoudre des millions dans certaines circonscriptions (menacées?) en vue des élections. C’est la version 2018 de la multiplication des pains que nous rapporte l’Évangile.

Il serait très judicieux de profiter de la période pré-électorale actuelle pour exiger des deux formations politiques susceptibles de prendre le pouvoir, en septembre, des engagements clairs et inaliénables, en argent sonnant, pour la protection du patrimoine religieux, ne serait-ce que pour épauler des citoyens qui s’épuisent à sauver ce patrimoine avec des moyens dérisoires.

Évidemment, cela ne garantirait pas qu’un nouveau coup du destin ne vienne contrecarrer les objectifs généreux de ces citoyens, mais cela leur permettrait d’œuvrer dans une plus grande sérénité à la protection des petits trésors nationaux de l’Acadie. Et possiblement d’en sauver quelques-uns.

Han, Madame?