Le temps du foot

J’écris cette chronique à la sueur de mon front. Des perles de sagesse caniculaire ruissellent sur mon cuir buriné de chroniqueur écrasé sur sa terrasse. Paraît qu’un orage violent, avec des grêlons gros comme des melons d’eau, va s’abattre sur la ville. Je serais plus en sécurité sous une burqa, mais finalement je vais rester en baby-doll.

Aujourd’hui, commençons par l’essentiel: le foot. La Coupe du Monde de la FIFA bat son plein et je suis émerveillé par l’élégance de ce sport: de vrais athlètes, agiles, vigoureux, et pas déguisés en faux Terminator comme au football américain, ouache. Et ils ne courent pas s’écraser sur le banc après deux tites minutes de jeu comme au hockey.

Non, libres comme l’air, les footballeurs voltigent littéralement d’un bout à l’autre du terrain, du début de la partie jusqu’à la fin! Et que dire de certains jeux de passes qui tiennent autant du ballet aérien que du foot!

Certes, ça joue rude aussi, ça fait mine d’être blessé pour inciter l’arbitre à pénaliser son adversaire, ça s’écrase le mollet avec ses crampons. Mais des adversaires s’aident à se relever, se tapent dans le dos. Malgré l’hypocrisie, le fair-play est de mise. Sinon, gare au carton jaune!

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Le foot est le jeu qui réussit le mieux à tenter d’exprimer une forme de fraternité humaine. C’est un jeu merveilleux!

Mon équipe, dans cette Coupe du Monde, c’est la Frônce. Ô patrie de mes ancêtres!, ô pays des Lumières!, ô terroir du pont-l’évêque-qui-pue-si-bon!, il n’est pas question que je t’abandonne à ton sort!

Je crie pour toi, ô doulce Frônce! ALLEZ-LES-BLEUS-ALLEZ-LES-BLEUS!

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Mais je triche un peu, quand même. Car pendant ces éliminatoires, au début de chaque partie, je choisis une équipe de circonstance. Tenez, lundi, je prenais pour le Brésil contre le Mexique. En souvenir d’un ancien amant brésilien croisé dans un mirage chuintant.

Toutefois, devant une offensive mexicaine particulièrement impressionnante, j’ai hurlé: Maravillosa! Au djâbe el Brésil! VIVA MEXICOOO!

Zut. Suffisait que je crie ça pour que le Brésil marque un but. Neymar, évidemment, l’étoile du Brésil, vendu l’an dernier à l’équipe championne du Paris-St-Germain, pour la modeste somme de 222 millions €. De quoi se payer 55 millions de Big Mac, avait alors souligné le quotidien Le Parisien. On lui souhaite bon appétit!

Et devant cette nouvelle prouesse brésilienne, je lâche le Mexique sur le champ! Finalement, mon ex Brésilien n’était pas si pire! Allez: VIVA O BRASIL!

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Pour le match Belgique-Japon, j’ai choisi la Belgique, étant donné que je ne suis pas très sushi et que j’adore les frites.

Mais les ti-sushi et les grosses frites se démenaient tellement qu’à un moment donné je prenais pour les deux équipes en même temps!

Ça peut sembler bizarre, mais après des recherches sur l’histoire du foot, j’ai appris que le jeu de ballon avec les pieds, apparu dans différents coins du monde à différentes époques, n’était pas perçu, pendant longtemps, comme un sport, ni même comme un jeu de compétition. On jouait tout simplement pour le plaisir de jouer, sans vainqueur et sans vaincu.

Avec le temps, grosso modo, on s’est mis à codifier tout ça, et naturellement le fric s’est mis de la partie. Et voilà: on paye maintenant des gens des millions par année pour varger sur un ballon à coups de pieds!

J’annonce donc ici, en primeur mondiale, que je me lance dans le foot. Déjà que j’ai des mollets d’hippopotames. Trouvez-moé un ballon que’qu’un!

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Diantre, vers quels sommets d’émotions et de réminiscences me conduira cette FIFA 2018, je vous le demande! Et tant qu’à y être, où s’en va cette chronique, Dieu du ciel?

Parlant réminiscences, quand j’étais jeune, un mot comme FIFA, ça faisait rire le monde de par ici. Parce que dans ce temps-là, tout ce qui sonnait comme le mot «fifi» était très drôle vu que le monde s’en servait pour rire des gens fièrement recroquevillés aujourd’hui sous le sigle «LGBT».

Évidemment, à l’époque, il eut été inconcevable qu’un «fifi» suive la FIFA! Et encore moins qu’on le laisse commenter la chose, sans rougir, dans une chronique à grand déploiement! Vite l’eau bénite! Vade retro homo!

Finalement, le monde change, d’un bord comme de l’autre. Et c’est tant mieux.

Mais tandis qu’ici un ancien fifi n’a plus peur de la vieille FIFA – qui se tient dans un pays fier d’être homophobe, répétons-le –, dans d’autres pays, les gays, on ne se contente pas de les faire chanter – et je ne parle pas de The Voice! – mais on continue à les tabasser, à les emprisonner, à les torturer, à les violer, à les pendre à des lampadaires, à les écraser sous des bulldozers, ou à les projeter dans le vide du haut d’un édifice.

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Dieu merci, la sainte Acadie a transcendé cette barbarie humaine en lançant l’événement Acadie Love, où l’on célèbre, avec force effusion, la diversité et l’inclusion des gays, lesbiennes, bisexuels, transgenres, transsexuels, intersexuels, queers, gens en questionnement, bispirituels, asexuels, alliés, sans oublier les pansexuels, cisgenres, allosexuels, travestis et polyamoureux.

Ciel, j’ai l’impression d’avoir nommé toute la Péninsule!

Mais n’ayez crainte: personne ne vous reconnaîtra, car tout ça est soigneusement emmitouflé dans le sigle LGBT, un sigle qui a l’avantage de nommer tout le monde en ne nommant personne. Vous êtes donc en sécurité! Fiou.

Holé que ça fait du bien d’évoluer!

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Malheureusement, pendant qu’on évolue, nous autres, les bons, les vrais, les purs, le reste de la planète patauge dans le purin des guerres religieuses fratricides, de l’exploitation des pays pauvres, des migrants noyés dans la Méditerranée et des enfants demandeurs d’asile séparés de leurs parents.

Sans compter les milliers d’enfants qui vont crever de faim aujourd’hui, alors que selon certaines données, la planète jette aux poubelles, chaque année, plus d’un milliard de tonnes des denrées alimentaires qu’elle produit.

Mais c’est le temps du foot. D’un semblant de fraternité humaine. Et qui sait, Neymar offrira peut-être une tournée générale de Bic Mac…

Han, Madame?