Pique-nique

Serge ComeauChroniques

Ce sont mes plus beaux souvenirs de vacances en famille: les pique-niques. Ça trône au sommet de mon palmarès. Avant les glissades d’eau, le cirque du Soleil, les marches en montagne. Rien ne remplace ces repas champêtres préparés avec soin et qui se prolongent pour le plaisir de tous.

Ma grand-mère aimait les pique-niques. Pour elle, c’était sa façon de célébrer l’été. Lorsqu’on n’a pas les moyens d’aller au restaurant ou d’aller se faire dorer sur une plage du Maine, on peut au moins mettre le dîner dans un panier et aller le manger au bout du champ. C’est ce qu’elle faisait. Elle a transmis cet amour des repas en plein air à ma mère qui, sans trop de difficulté, a réussi à nous donner le goût d’en faire une tradition. Comme on dit, le bonheur c’est contagieux.

Parce qu’un pique-nique, c’est un condensé de bonheur. Il commence dès qu’on commence à le planifier. Plusieurs jours avant qu’il aura lieu, on l’imagine. On choisi le menu. Ensuite, on répartit les tâches. D’ici le jour J, on se demande quelle surprise l’un ou l’autre déposera dans son panier (ou dans sa glacière). Et souvent, les pique-niques se prolongent. Parce qu’il y a souvent des restes suffisants pour élaborer un autre repas le lendemain.

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Les pique-niques font partie de nos petites escapades annuelles en famille. C’est le premier repas qu’on prend ensemble. Souvent en route. Parfois arrivés à destination le premier jour. Le pique-nique a donc été préparé à la maison, mais avec la tête déjà au lieu d’arrivée.

Avec les années, le menu a changé. Au départ, presque tout était préparé à l’avance: les sandwichs coupés, les légumes pelés, les salades portionnées, etc. Arrivé au lieu du pique-nique, on distribuait le tout, chacun mangeait et on partait. Maintenant, on apporte ce qui est nécessaire pour préparer la table du buffet où chacun prépare son assiette selon son appétit et ses humeurs. On voit alors la personnalité de chacun et son originalité.

C’est ainsi qu’on a pu inventer des bouchées qui pourraient faire rougir Ricardo. Une année, ma sœur avait apporté le restant de ses coques (frites la veille) pour les glisser dans un pain pita avec les condiments; cette année-là, elle a gagné le prix de l’innovation. L’année suivante, ma sœur nous a montré comment se servir des grandes feuilles de laitue romaine pour enrouler le poulet grillé avec les olives et les légumes. Les aires de pique-niques sont l’unique endroit où mes sœurs peuvent rivaliser avec ma mère pour préparer les meilleurs repas. Ce sont les petits-enfants qui le disent!

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Le secret du bonheur en pique-nique? Le partage. Manger est un acte biologique, un acte d’appropriation qui exclut l’autre; là où la nourriture est rare, les humains se battent et s’arrachent la nourriture. Il y a une condition pour que l’acte de manger devienne vraiment humain: manger ensemble. On reconnaît alors que l’autre a le droit de manger même s’il n’a pas gagné son pain (comme les enfants). Le repas pris ensemble nous apprend aussi que notre bouche n’est pas que mâchoire au-dessus de nos assiettes, mais aussi lèvres qui s’ouvrent pour le partage.

Le succès du pique-nique, c’est aussi parce qu’il est en plein air. Dehors, l’horizon est ouvert, les papilles aussi! Des restaurateurs l’ont compris et prolongent leur salle à manger avec une terrasse. Mais il y a des lieux plus enchanteurs que les terrasses des grands boulevards ou des rues principales pour manger dehors.

Ma famille et moi collectionnons les lieux de pique-nique comme d’autres font l’inventaire des terrains de camping où ils ont dormi. J’ai des souvenirs de pique-nique dans plusieurs haltes routières sur la route qui mène à Québec. D’autres sur les plaines d’Abraham et sur la promenade Samuel-de-Champlain longeant le fleuve. Un souvenir précieux d’un pique-nique sur le flanc d’une montagne face au rocher Percé. D’autres sur une plage de Gaspé, sur les roches de Peggy’s Cove, etc.

Le lieu le plus mémorable demeure celui à l’ombre des grands saules à Grand-Pré. C’était bon! C’était beau! Comme un pied de nez fait à l’histoire de pouvoir savourer la vie à pleine bouchée dans ce lieu d’où nous avons été déportés. Voir les enfants courir et se lancer le frisbee sur ces terres, plonger dans la mémoire en visitant l’église historique, contempler la beauté du paysage de Grand-Pré… il est là le bonheur!

Dans quelques jours, plusieurs vont aller pique-niquer à Sainte-Anne-du-Bocage à l’occasion de la neuvaine et de la fête. Je pense qu’on devrait inclure ce repas plein air sur la liste des activités liées au succès du pèlerinage. À Sainte-Anne, certains allument des lampions; or, le pique-nique illumine de l’intérieur ceux qui y prennent part. Certains vont à la source; le pique-nique quant à lui désaltère et étanche la soif de communion. Certains se confessent et participent à la messe; le pique-nique permet d’ouvrir les bouches pour confesser les merveilles de Dieu et de rassasier les faims profondes de bonheur.

Les essentiels pour un pique-nique réussi

Du pain et du vin. Pas de hasard si le Christ a choisi cela pour l’eucharistie. C’est essentiel! Le pain qui permet tant de créativité avec les fromages, les tartines, les pâtés, etc. Avec «le pain qui soutient, le vin qui réjouit le cœur de l’homme» (psaume 104). Dans nos pique-niques familiaux, le rosé est devenu le rappel de ces moments de joie. Mais on peut aussi choisir ce qui s’y rapproche et qui a des effets enivrants en pique-nique: des jus, des eaux gazeuses, même de l’eau!

Une nappe. La joie se trouve aussi dans la beauté de certains détails. Lorsqu’on commence un pique-nique, ma mère a pris l’habitude de déplier une belle grande nappe. Celle-ci est comme une page blanche pour écrire un moment précieux de notre histoire familiale. La beauté d’une nappe peut être remplacée par des serviettes, des verres de fantaisie, des fleurs fraîchement cueillies, etc.

Du partage. Le pique-nique est meilleur lorsqu’on peut piquer dans les plats des autres. D’ailleurs, ce qui est partagé se multiplie. N’oubliez pas le grand pique-nique improvisé sur l’herbe où Jésus a nourri plusieurs milliers de personnes avec cinq pains et deux poissons!

Des enfants… ou des personnes âgées. Ceux et celles qui sont aux extrémités de la vie peuvent nous ouvrir les yeux sur des réalités que nous ne voyons plus. L’an dernier, Louis et Gale m’ont invité pour un pique-nique avec une personne âgée qu’ils ont sorti de sa résidence pour le temps d’un repas à la plage de Beresford. Un moment de pure béatitude!

Bon pique-nique!

À Sainte-Anne ou ailleurs!