Le chemin des artisans

Serge ComeauChroniques

Au début de l’été, on m’a demandé d’aller bénir une petite grotte aménagée pour accueillir une statue de Notre-Dame-de-Lourdes. Mais il y avait plus qu’une grotte. Sur le chemin qui y menait, de nombreux objets sculptés par un résident du presbytère de Robertville transformé en résidence de soins prolongés. Ce que Claude réussit, ce sont des œuvres d’art. Compte tenu de ses limites, ce sont des chefs d’œuvre.

Lorsque je suis arrivé dans cette région, il y a six ans, j’ai rencontré Claude au centre du cyclisme. C’est lui qui réparait les vélos. Je lui ai laissé le mien pour qu’il répare une crevaison et fasse une mise au point. Claude avait le sourire de sa personnalité: discret et humble, mais consolant. Il était habile de ses mains; il excellait donc à manier des petites pièces et des outils avec dextérité. Il aimait son travail. Ça se voyait!

Claude permettait à plusieurs d’entre nous de rouler en sécurité. À profiter des vacances. À faire des promenades ou des courses sur deux roues. Il nous rendait heureux. Et j’ai su plus tard que ça le rendait heureux lui aussi: ce travail manuel, souvent routinier, lui permettait de calmer la bibitte qui fait constamment tourner la roue du cerveau.

J’ai retrouvé Claude quelques années plus tard dans cette résidence qui accueille des personnes qui ont besoin d’aide. Dans la force de l’âge, alors qu’il aurait tant à faire, il a dû se résigner à y aller puisqu’il était difficile pour lui de vivre seul à cause de problèmes chroniques de motricité. Chaque matin, il doit recommencer la même routine pour retrouver un peu de forces. Arrivé au milieu du jour, il peut se mettre à l’œuvre.

Il a décidé de nettoyer le bocage le long de la rivière. Un travail titanesque! Ensuite, il a voulu l’embellir. Il a fabriqué des bancs, des mangeoires pour les oiseaux, des sentiers, des totems. Son travail d’artisan occupe ses mains et son esprit. C’est probablement la raison de sa santé: si son corps montre des signes d’usure prématurée, son cœur prend sa revanche. Vive les artisans qui trouvent dans leur travail des raisons d’embellir leur monde et le nôtre!

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Sur la route des vacances, les artisans sont les couleurs qui embellissent le paysage. Il est agréable de pousser la porte d’une boutique pour admirer des objets de poterie. Entrer dans une salle d’exposition pour voir des créations de verres. Aller au marché pour acheter des objets confectionnés avec soin.

À côté des métiers d’art, on assiste ces dernières années à la création de produits agroalimentaires qui ont les mêmes caractéristiques. Des artisans transforment localement des matières premières organiques de grande qualité. Il y a plus que les yeux qui sont rassasiés. Les papilles aussi!

Ces artisans transforment la matière de leurs mains. Ils le font avec originalité. Pour plusieurs, après l’idée de génie de faire une œuvre d’art à partir d’un morceau de bois ou d’une motte de glaise, le travail manuel commence. Souvent, un geste doit être répété: des milliers de coup de ciseaux dans le bois ou de centaines d’heures à faire tourner la roue qui permet de donner une forme à l’argile.

Créer de cette manière permet d’arriver à une sobriété mentale. Il n’y a plus de temps pour les inquiétudes, les regrets ou les peurs de l’avenir. Peut-être que la plus belle création survient à l’intérieur de soi: un espace libre pour la méditation, la contemplation, la louange. Le travail d’un artisan, souvent répétitif et manuel, peut devenir un lieu propice de quiétude et de paix.

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Dans la tradition biblique, Dieu est parfois comparé à un potier (Is 64). C’est une belle image que les croyants peuvent méditer en cette belle saison. Le monde est l’ouvrage de ses mains. Il est le potier et façonne la vie chaque jour, comme au premier matin du monde. Et s’il arrive que le vase soit manqué, il recommence patiemment son travail (Jr 18).

Comme il est tentant de croire et de vouloir être le potier, alors que nous sommes l’argile. Comme il est risqué de croire que nous sommes le maître d’œuvre qui bâtit la maison, alors que nous sommes le matériau et l’outil entre les mains du bâtisseur.

Comme il est tentant de croire que nous sommes le capitaine du navire, alors que nous sommes le gouvernail entre ses mains.