Vilaine appropriation culturelle?

Le climatiseur aidant, je reviens sur quelque chose de très grave qui s’est passé au Canada, il y a quelques semaines à peine. Slāv, un spectacle théâtral et musical, à l’affiche pendant le Festival de Jazz de Montréal, a été annulé pour cause de censure «bien-pensante».

Transparence oblige, je dois dire que je n’ai pas vu le spectacle. Mais ce n’est pas le spectacle que je vais commenter, c’est ce qui a entouré son annulation. Bref: la censure.

Pour le spectacle comme tel, je cite le texte liminaire de la compagnie théâtrale Ex Machina qui montait la pièce: «SLĀV est une odyssée théâtrale à travers les chants traditionnels afro-américains, des champs de coton aux chantiers de chemins de fer, des chants d’esclaves aux chansons de prisonniers recueillies par John et Alan Lomax dans les années 1930. Un hommage hautement visuel à la musique comme outil de résilience et d’émancipation.»

Bref: la pièce était conçue pour rendre hommage aux personnes ayant souffert de l’esclavage! Mais la distribution n’ayant fait appel qu’à deux femmes noires, sur six choristes, ce fut l’étincelle qui déclencha l’incendie médiatique.

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Ce qui s’est passé, en gros, c’est que des militants officiellement antiracistes s’en sont pris aux organisateurs du spectacle pour ce manque de comédiens noirs et l’apparente appropriation culturelle qui en découle; en particulier à Robert Lepage et Betty Bonifassi, deux artistes bien connus que l’on ne peut justement pas soupçonner de racisme, surtout dans un spectacle qui voulait démontrer le contraire!

Devant cette levée de boucliers en papier mâché, l’étonnement fut tel que, dans les premiers temps, ni le Festival de Jazz, ni Lepage et sa compagnie ne réagirent. Mais les médias sociaux s’emparèrent de l’affaire et, comme tout ce qui devient viral, ce fut le tsunami de propos échevelés, chacun y allant de «sa» conception du problème, avançant ses préjugés en signe de bonne foi et alignant ses bons sentiments comme paroles d’évangile, jusqu’à ce que le Festival de Jazz ne succombe aux objurgations des présumés antiracistes en annulant le spectacle.

En d’autres mots, quelques gosiers tonitruants ont provoqué une entorse dangereuse à la démocratie canadienne: la censure.

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Et la censure, ça, je sais ce que c’est. À la fin des années 1980, une troupe de théâtre amateur voulait monter et présenter ma pièce de théâtre «Le Pique-nique», au Carrefour Beausoleil de Miramichi. Mais certains esprits éclairés du Carrefour, jugeant le texte moralement inapproprié, alignèrent les bâtons dans les roues de la troupe qui dût se résoudre à laisser tomber.

Bien sûr, ça m’a révolté! Mais à l’époque, j’étais rédacteur en chef du Matin, à Moncton, et craignant une apparence de conflit d’intérêt si j’avais utilisé les ressources journalistiques du journal pour dénoncer ce geste odieux sur la place publique (comme il se doit!), je me suis donc fermé le gorlot.

La pièce fut reprise plus tard par l’Escaouette, en théâtre d’été à Shédiac. Elle fut aussi jouée à Edmundston et à Edmonton, au collège Saint-Jean, de même qu’au cégep Ahuntsic de Montréal.

Aucun traumatisme moral ne fut recensé après les représentations.

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Le public de théâtre est un public libre, et généralement assez éduqué pour faire la part des choses entre la magie du théâtre et la trivialité du quotidien.

Oui, le public de théâtre est un public libre, mais ce qui devient moins libre, maintenant, c’est la parole publique elle-même. Le «débat» entourant le spectacle Slāv et son annulation l’illustre malheureusement trop bien.

Au fond, ce débat oppose des bien-pensants d’une gauche ultra, hérauts d’une rectitude politique aux accents d’extrême-droite, qui entendent javelliser la parole publique, et des libertaires qui refusent que cette parole publique soit passée au crible d’une éthique douteuse qui ne se fonde pas sur des principes d’humanisme, mais sur une idéologie politique dont l’aboutissement logique extrême serait le totalitarisme.

Ça, c’est épeurant!

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Dans le cas précis de Slāv, ce qu’on a décrié avec le plus de virulence, c’est l’appropriation culturelle (présumée) du spectacle. Parce que des femmes blanches issues d’un groupe majoritaire, donc obligatoirement dominant, incarnant des femmes noires, donc issues d’un groupe minoritaire dominé, chantaient les chants des anciens esclaves.

Et pour justifier ça, on est parti du principe étrange que la «responsabilité» de raconter des histoires nationale, sociale, culturelle, humaine (dans ce cas-ci l’esclavage et l’exploitation), revenaient en exclusivité aux personnes qui, via leur identité, pouvaient revendiquer être associées de quelque façon à cette réalité.

Dans ce contexte, faudrait-il interdire une pièce acadienne jouée en Italie par des Italiens dont les ancêtres n’ont pas connu la Déportation? Parlant d’Italie, devrais-je changer mon prénom à consonance italienne? Ciel, mes parents seraient-ils coupables d’une vilaine appropriation culturelle?

Certes, il ne faut pas être insensible au malaise que des personnes de bonne volonté peuvent éprouver devant une représentation de leur «histoire» qui ne les inclut pas. Mais il ne faut pas, non plus, être dupe devant les agitateurs d’émotions négatives qui, s’appropriant à leur tour ce malaise, sautent sur l’occasion pour faire avancer leurs propres priorités politiques.

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Finalement, devant ce tohu-bohu, le FIJM a retiré la pièce après l’annonce par le chanteur Moses Sumney qu’il annulait sa participation au festival. Oublions l’éthique culturelle invoquée: c’est une décision mercantile qui ouvre la porte à de jolis précédents dans les prochaines années, chacun sachant qu’il peut y aller de son petit désidérata personnel pour mettre à genoux les dirigeants du FIJM!

Là, c’est la gauche qui se croit sans péché qui agresse. Attendez que ce soit la droite qui nous croit déjà tous pécheurs! Ce sera ce qu’on appelle: la guerre. Exactement comme celle que nous mijote la polarisation mondiale droite-gauche actuellement en progression.

Mais, naturellement, on ne parle pas de ces choses-là l’été, autour du BBQ, quand il fait beau. Ni d’ailleurs à l’automne, avec la rentrée et tout. Ni l’hiver, avec les Fêtes, le froid, la neige. Ni au printemps quand la nature renaît et que l’espérance goûte le chocolat.

Ça fait que: on retourne à la canicule! Oups, au climatiseur.

Han, Madame?