La vie veut vivre!

Lundi, fusillade à Fredericton. Après Moncton, Toronto, Québec et ailleurs au pays. Après toutes celles qui, dans le monde, et pour toutes sortes de raison, abattent sans merci des victimes innocentes se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment. Folie humaine.

Résultat: des familles endeuillées, des enfants sans parents, des parents sans enfants, des veufs, des veuves, des amis, des voisins, des collègues, des connaissances le cœur stigmatisé à jamais par la folie humaine.

Résultat: des questions impossibles, des colères impensables, des forces de l’ordre dépassées par les événements, des gouvernements aux abois, des spécialistes impuissants, des médias intrigués, des leaders d’opinion inquiets devant l’incompréhensible folie humaine.

Résultat: des institutions en état de choc, une société bouleversée par la mystérieuse fatalité qu’est la folie humaine.

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On entend souvent dire qu’il ne faut pas confondre tous les types d’attentats. Bien sûr. Il y a des attentats terroristes, des tueries politiques, des fusillades domestiques, des crimes passionnels, des meurtres de gars chauds qui tuent leur femme, des mères dépressives qui tuent leurs enfants, et d’innombrables poqués de la vie qui tuent possiblement sans savoir ce qu’ils ont de travers dans le cœur.

Mais: tous ces assassinats sèment… la mort. Et toutes les morts sont tristes, toutes les morts sans déplorables, toutes les morts sont injustes. Quand on est en vie, le but de la vie c’est de rester en vie.

Et c’est pourquoi des fusillades comme celle de Fredericton nous bouleversent, nous inquiètent, nous assomment par leur grossièreté et leur inutilité, et par l’horreur d’une bêtise qui se pavane dans les oripeaux de la passion, de la rage, ou de la folie.

Ces fusillades nous choquent parce qu’elles signent une fin de non-recevoir à nos raisonnements ordinaires d’êtres humains. Elles jettent par terre, tel un château de cartes, nos belles assurances, notre belle conscience. Elles braquent les projecteurs sur nos failles, nos silences consentis, nos vérités illusoires.

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Quoi? Cela arrive ici, chez moi? I-m-p-o-s-s-i-b-l-e! Pas moi! Pas chez moi! Je suis tellement engagé dans ma communauté! Je contribue à toutes sortes de mouvements d’entraide! Ma femme est magnifique! Mes enfants font du sport! Mes voisins sont parfaits! Ma parenté est adorable! Mes amis sont des saints!

Quoi? Cette image d’Épinal du bonheur incarné, souvent autour d’une piscine et d’un BBQ, comme le prouvent tant de photos d’été, ne représenterait pas la pure vérité? Quoi? Mes orteils dans le sable répandu à la grandeur de Facebook, en février, quand je suis dans le sud et que je tiens à ce que tout le monde le sache, ça pourrait être une image déformée de ma réalité, de mes certitudes publiques? I-m-p-o-s-s-i-b-l-e!

Mais que diraient les gens s’ils savaient?

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Eh bien, ils ne diraient rien, les gens, parce qu’ils sont identiques. Parce que nous sommes tous des êtres aux prises avec une quête éperdue d’amour, de joie, de bonheur. Avec les autres, si possible.

Et quand arrive une horreur comme celle qui frappe Fredericton, belle petite bourgade où les champignons magiques poussent gratuitement, où l’architecture victorienne avive la beauté bucolique de la vieille ville, eh ben, cette horreur nous désarçonne, nous jette en bas de notre espérance.

Pendant quelques heures, quelques jours, peut-être même quelques semaines, nos idées manquent d’air, notre respiration se fait oppressante, nos soupirs sont profonds, comme notre chagrin.

C’est tout à fait normal: la fusillade ne fait pas que quatre victimes. Elle en fait des centaines. Elle nous lance en pleine face des défis complexes auxquels on nous enjoint de réagir avec des réponses simples. Elle nous force à résoudre la fameuse énigme de la quadrature du cercle.

Et puis, lentement, nous reprenons du poil de la bête, nous recommençons à parler de la température, du prix de l’essence, de nos obligations familiales, de notre camping sauvage avec douche équipée, de nos voisins qui s’occupent si bien de leur pelouse et qui, finalement, vont mieux eux aussi, au grand soulagement général de notre pâté de maisons.

Pendant que nous nous réattelons à la tâche de vivre, la vie reprend son cours.

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Et même la fête reprend sa place, malgré que l’heure soit assombrie. Comme le défilé de la Fierté qui a été maintenu à Fredericton, attestant d’une volonté collective de résilience fructueuse.

Car la peine ne saurait s’installer à demeure, comme si elle avait annexé le territoire; ce serait faire trop d’honneur à l’ignoble assassin, et à tous les infâmes assassins de la planète qui laissent parler leur indigence morale par la bouche de leurs canons.

Alors, oui, place à la fête quand même, place au tintamarre du 15 août en Acadie, celle de la géographie panachée et celle du cœur sans frontières. Je le redis: quand on est en vie, le but de la vie c’est de rester en vie.

Et rester en vie, c’est savoir traverser les épreuves la tête haute, les yeux ouverts, l’échine droite, à grandes enjambées dans l’inconnu qui nous entraîne toujours plus avant. La fête en fait partie. La fête aiguise la conscience, elle requinque la confiance. La fête donne la vie.

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Dans mon jardin secret, il y a une parcelle spéciale pour Fredericton où j’ai vécu presque huit ans, sous le charme de ses grands ormes et de son fleuve apaisant. À l’instar des habitants d’aujourd’hui, j’y ai vécu un drame, l’assassinat de ma collègue de travail, alors je saisis d’emblée l’effroi qui peut avoir circulé dans ce patelin au cours des derniers jours.

J’ai appris la vie à Fredericton. Et j’y ai connu de folles amours et de précieux amis dont le souvenir ne s’estompe pas, résistant à l’effritement de la mémoire. Peut-être parce que je la nourris de gratitude. Et je suis de tout cœur avec ceux et celles qui y vivent aujourd’hui des jours de douleur.

Mais, la vie veut vivre, et mon cœur bat aussi au rythme du tintamarre du 15 août! Je l’entends déjà. Bonne fête, Acadie!

Han, Madame?