Courage, Monsieur Higgs!

L’unilinguisme du chef conservateur Blaine Higgs alimente bien des conversations. Son unilinguisme n’est pas répréhensible. Mais compte tenu de son passé politique dans une province qui se pète les bretelles avec son bilinguisme de façade, cela peut devenir un handicap.

Et ça jette une lumière crue sur le déficit de confiance dont il souffre auprès de la communauté francophone.

Il y a bien des moyens de pallier ce manque. Le plus évident: apprendre le français! Mais peut-on apprendre une langue en faisant une campagne électorale?

Un autre moyen pour combler cette désaffection: le chef peut multiplier les serments de fidélité envers les francophones, avec promesses équipollentes à l’appui. Il peut aussi trouver de bons candidats francophones, tels que Jeannot Volpé, Kevin Haché et Robert Gauvin, pour témoigner de sa sincérité.

C’est cette approche qui est mise de l’avant par le chef depuis le début de la campagne. Mais elle remporte peu de succès, surtout après sa piteuse confession qu’il ne pouvait pas tenir un débat en français malgré ses promesses passées. Ça enlève de la crédibilité à tout ce qu’il dira aux francophones.

Ce qui plus est, pour plaire à un électorat anglophone il commence sa campagne en annonçant gauchement qu’il envisage de tripoter le bilinguisme dans la fonction publique pour permettre l’embauche de fonctionnaires unilingues à des postes bilingues. Voilà les francophones prévenus.

Cette «stratégie» de séduction des francophones par les conservateurs a fait patate. Comme on dit en Brayonnie: ça fait coti.

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Mais, pour peu que les conservateurs soient de bonne foi, il y a une autre avenue intéressante à envisager.

Elle part du principe suivant: si le chef Higgs veut vraiment rassurer les francophones quant à son passé de militant anti-bilinguisme, et s’il tient absolument à les convaincre qu’il a évolué dans sa vision politique du dossier linguistique, ce n’est pas aux francophones qu’il doit raconter ce voyage initiatique, c’est à ses compatriotes anglophones!

Ce ne sont pas les francophones qui remettent en question le bilinguisme. C’est une minorité (?) anglophone tonitruante, émule des Leonard Jones et Len Poore, qui multiplie les objurgations publiques contre les droits linguistiques et, corollairement, contre les francophones.

Elle a même accouché d’une formation politique, avatar de l’ancien CoR, dont l’idéal réactionnaire vise à faire régresser la province au statut de gigantesque parc jurassique anglophone qu’elle était avant l’ère Robichaud et Hatfield.

C’est à ces concitoyens anglophones ambivalents sur les coûts du bilinguisme que Blaine Higgs doit faire profession de sa nouvelle foi bilinguistique. Il doit le faire publiquement. Pas de petite confession murmurée en cachette loin des caméras, mais en pleine lumière. À micro ouvert.

Puisqu’il a lui-même cru à leurs lubies anti-bilinguisme, il est bien placé pour leur expliquer comment il a connu son chemin de Damas, et pourquoi il comprend maintenant la réalité du fait français au Niou-Brunswick, ainsi que la nécessité du bilinguisme officiel pour en favoriser la survie et l’épanouissement.

Si ce sont là ses nouvelles valeurs, c’est à ses compatriotes anglophones qu’il doit d’abord et avant tout les présenter, en les invitant à le suivre dans cette éblouissante aventure, afin que francophones et anglophones puissent vivre en harmonie.

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Pour tous les francophones qui le verront monter aux barricades en leur nom, afin de défendre et de promouvoir le fait français dans la province auprès des anglophones, avec tout ce que cela comporte de respect des droits linguistiques et du principe d’égalité, ce sera le signal clair de sa véritable conversion politique. Il doit passer par là pour se refaire une virginité électorale.

Comme s’il disait aux francophones: «Voyez, je suis tellement convaincu maintenant des bienfaits du bilinguisme et je suis tellement déterminé à défendre vos droits que je n’hésite pas à aller prêcher cette bonne nouvelle à ceux qui ont le plus besoin de l’entendre, c’est-à-dire, vos tinamis anglophones.»

C’est seulement comme ça que les francophones sauront de manière non équivoque si la conversion bilinguistique de M. Higgs est sincère et totale, ou s’il ne tente pas de jouer sur deux tableaux pendant la campagne, en tenant, d’un côté, des propos lénifiants pour amadouer les francophones et, de l’autre côté, un discours «nationaliste» en anglais pour ne pas perdre l’appui de la communauté anglophone.

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Si mes vieilles références sont exactes, l’unilingue conservateur Richard Hatfield, jeune député de 32 ans, n’a pas craint en 1963 d’aller défendre la cause des francophones devant une association anglophone rébarbative.

Au même âge, en 1985, M. Higgs est allé plaider contre le bilinguisme devant un comité consultatif sur les langues officielles de la province.

Toute sa vie politique, Hatfield, devenu premier ministre, adoptera l’idéal de Louis J. Robichaud en matière linguistique. Il s’est même proclamé Acadien! À cause de cet engagement indéfectible, Richard Hatfield disposait d’un énorme capital de sympathie chez les francophones. C’est ce qui manque à M. Higgs. Dans ce contexte, nul ne devrait être étonné que son message d’ouverture envers les francophones bute contre une suspicion légitime.

Richard Hatfield n’a jamais promis d’apprendre le français, mais avec ses ministres francophones (et anglophones) engagés, il a livré la marchandise: reconnaissance de l’Égalité, dualité en Éducation, écoles homogènes, centres scolaires communautaires, Village Historique acadien, École de Droit, École d’Hôtellerie, proclamation de la Fête nationale, drapeau acadien sur les édifices du gouvernement, fiducie pour un quotidien francophone, aide financière aux radios communautaires. Sans oublier le Grand Ralliement de Shippagan, la sauvegarde de l’église de Barachois et quelques subventions bien inspirées à la Grande Maison de Caraquet!

Devant un tel palmarès, on est moins frileux sur l’unilinguisme d’un chef. Car on lui fait confiance.

Lesquelles de ces réalisations M. Higgs serait-il prêt à entreprendre si elles n’existaient pas déjà? Qu’a-t-il à offrir spécifiquement à la communauté francophone?

Entre-temps, à défaut de grandes réalisations à son actif, le chef conservateur Higgs pourrait combler son déficit de confiance auprès des francophones en ayant le courage d’aller partager ses nouvelles convictions linguistiques avec ses compatriotes anglophones. Ce serait déjà toute une réalisation!

Courage, Monsieur Higgs!

Han, Madame?