La création est un aller sans retour

Elle est, comme on dirait, une femme du monde. Elle ne se déplace pas inutilement, d’autant plus qu’elle souffre d’emphysème.

Je crois qu’elle accompagne son mari depuis toujours, son mari étant le déménageur que le répartiteur de The Right Mover de Moncton (une compagnie bilingue typique) a réussi à me dénicher du jour au lendemain. Direction: Caraquet. Service impeccable.

Le mari chauffeur, costaud et d’âge avancé, m’avait tout doucement demandé si son épouse pouvait se servir de ma toilette. Han! Il ne pouvait pas mieux tomber, moi, si fière de mes toilettes flambant neuves dans ma salle sans mur de Sainte-Anne-du-Bocage !

Dignement assise dans un fauteuil, verre d’eau en main, Cléopâtre à bout de souffle retrouve le calme, regarde enfin la salle mansardée.

– Nous ne connaissions pas cette route pour nous rendre ici.

J’avais rattrapé le camion sur la route 11 juste avant la bretelle de contournement. Il s’était arrêté momentanément. Je m’étais glissée devant et allai me présenter.

– Oui, cette route est assez nouvelle. Elle contourne le village. Peut-être voudrez-vous passer par la route principale en vous en allant ? C’est plutôt joli.

L’idée ne l’emballa pas spécialement. Cléopâtre énuméra alors tous les lieux et pays conquis au fil de leur vie sur la route. La liste était au moins deux fois plus longue que ce quoi je m’attendais. Je conclus à des esprits saturés de paysages.

Puis il y eut le camion à vider, des silences, nos propres essoufflements, et finalement la question :

– Pourquoi venez-vous vivre ici ?

Si j’évitai le sujet de la langue avec Cléopâtre l’anglophone, ma réponse s’affine néanmoins de jour en jour: confort linguistique, esprit d’entraide, impression de vivre dans une sorte de paradis retrouvé – sentiment d’appartenance, Grand-Pré quoi! Je bluffe à peine.

Ce couple de déménageurs a bien vu que mes ambitions tournaient autour de l’art. Et le monsieur deux fois exprima qu’il y avait beaucoup de laine isolante dans les murs.

Présentement, cinq jours plus tard, deux ouvriers installent ma nouvelle porte d’entrée. Je m’imagine comme Barbara à Crécy-sur-Marne, un lieu à soi.