La langue française veut de l’air!

Réjouis-toi, captive Acadie! Jeudi dernier, une dizaine de candidats conservateurs francophones se sont levés pour te défendre! Oups, pardon: pour défendre leur chef. Bon, réjouis-toi quand même: peut-être qu’un jour, ce sera ton tour!

En attendant le gros lot, tous les politiciens disent qu’ils préfèrent parler des «vraies» affaires. Naturellement, la langue française n’est pas une «vraie» affaire. Une vraie affaire, c’est des chiffres avec des signes de piasse. Ça parle anglais. Pas français.

Alors, inutile de prendre de gros engagements envers le fait français. Même des ambulanciers unilingues anglais «qui étudisent le français», c’est mieux que rien: après tout, quand c’est urgent, c’est Go! Go! Go!

Oui, c’est facile de sauver la langue française: suffit de mourir en anglais. Surtout en criant «phoque»! Bizarrement, même les anglophones connaissent ce mot français.

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Heureusement, cette réunion d’urgence (française?) à Shippagan prouve que les candidats bleus ne prennent pas à la légère les bleus que les critiques causent à leur chef. Bravo! Good job, guys!

Mais qu’en est-il de la défense du fait français? Quels remèdes proposent-ils pour soigner les blessures linguistiques des francophones? Mystère…

Pourtant, les conservateurs auraient l’occasion de frapper un grand coup chez les francophones en prenant l’engagement ferme de résilier le contrat de privatisation du service extra-mural! C’est ça, s’identifier aux «vraies affaires» des citoyens! Et un contrat, c’est plein de signes de piasse!

Ils pourraient aussi promettre de créer un véritable Ministère de la Culture, sur le principe de la dualité. Pas de bébelles de chasse et pêche, juste de la Culture. La Culture, c’est une «vraie» affaire qui fait fleurir les signes de piasse!

Ou bien proposer une politique musclée visant l’augmentation rigoureuse de l’immigration francophone dans les régions acadiennes. Avec ben des chiffres à l’appui, comme dans les «vraies» affaires.

Mais ont-ils assez envie de gagner pour oser un virage pro-francophone?

Et cela s’applique également aux libéraux! Et aux autres.

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Certes, on peut fantasmer sur l’idée qu’un gouvernement conservateur puisse se révéler super-francophile au pouvoir, répondant positivement aux doléances francophones que le Gallant gouvernement n’a pas osé assumer de peur de déplaire aux anglophones.

Mais fantasmer sur les bleus, ce n’est peut-être pas une «vraie» affaire. Zut.

À cet égard, le Gallant bulletin n’est pas vargeux non plus. Sauf pour les pimpants discours de louanges acadiennes les jours de fête nationale.

N’a-t-il pas fallu monter aux barricades pour faire reculer le gouvernement sur le dossier des autobus scolaires bilingues? Les examens en français pour les infirmières, c’est réglé? On peut mourir en français dans les ambulances? Les revendications visant à étendre la dualité à la petite enfance ont porté fruit? L’immigration francophone se bouscule au portillon?

Alors? Fantasmer sur le Gallant parti libéral, c’est mieux que rien?

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ACADIE: BREF HISTORIQUE

Parfois, on a l’impression que bon nombre de politiciens, toutes couleurs confondues, oublient que l’Acadie n’est pas apparue sur la carte comme un cheveu sur la soupe.

Récapitulatif spécial-candidats: en 1755, les Acadiens ne sont pas partis en croisière sur les mers du monde. Ils ont été expulsés de leur propre pays. Un crime contre l’humanité!

Avec le concours de leurs tinamis autochtones, beaucoup se sont réfugiés ici et ont donné vie à ce qui allait devenir plus tard la province du Niou-Brunswick. Ils sont venus reprendre leur souffle, en roulant leurs manches, en dessouchant des terres pour se reconstruire une vie et, si possible, une dignité.

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Durant deux cents ans, sur cette terre d’asile où, après eux, étaient aussi venus s’établir en maîtres des Loyalistes «américains» récalcitrants, leur parcours fut un véritable calvaire.

Ils ont enduré la faim, la misère, la pauvreté, le dénuement, appelez ça comme vous voulez, mais retenez bien qu’ils ont gardé la tête haute, les mains enfoncées dans la glaise des platins, ou les pieds trempés dans le sel marin, pour assumer leur destin.

Y en n’a pas eu de facile: se battre pour survivre, se battre pour un lopin de terre, se battre pour la langue, se battre pour l’éducation, se battre pour la santé, se battre pour le développement économique, se battre pour obtenir une voix politique, se battre pour l’égalité, se battre, se battre, se battre…

Phoque!

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L’histoire de l’Acadie brunswickoise est l’histoire d’une bataille qui n’en finit plus de miner l’âme d’un peuple farouchement résolu à ne pas mourir la langue coupée.

Alors, il est odieux d’exiger ENCORE des francophones de ce coin de pays qu’ils fassent les frais de l’inconscience de députés – présents ou futurs – qui n’en ont que pour les «vraies» affaires, qui radotent que des miettes de pouvoir «c’est mieux que rien», qui trouvent normal que leurs compatriotes électeurs francophones soient encore, en 2018, obligés de s’humilier à quémander des services dans leur langue et le respect de droits qui sont reconnus par leur propre Assemblée législative et par la Constitution canadienne!

Pire: qu’ils doivent recourir aux tribunaux pour se faire concéder ces droits déjà reconnus, comme s’il s’agissait d’un cadeau fait à un peuple mendiant!

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N’y a-t-il pas une limite au cynisme de politiciens, tous dialectes confondus, et toutes couleurs confondues encore, qui promettent du bout des lèvres d’aller «se battre» pour les francophones et qui deviennent muets comme des carpes dès qu’ils sont élus?

Ou qui restent sourds à la grogne populaire quand le gouvernement confie au privé, contre le bon sens universel, le service de santé extra-mural, signal évident de futurs contentieux linguistiques et autres?

Ou qui refusent de voir qu’ils épuisent la confiance de leurs compatriotes envers ses institutions démocratiques?

Ne pas dire, ne pas entendre, ne pas voir cette francophonie qui peut faire élire ou tomber un gouvernement…, c’est un gros risque!

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Ciel, les politiciens francophones du Niou-Brunswick auraient-ils honte de leurs compatriotes? Depuis quand cache-t-on sa fierté pendant une élection? Brassez la cage un peu, joual vert!

La langue française veut de l’air!

Ce sera déjà mieux que rien.

Han, Madame?