L’héritage

Serge ComeauChroniques

Dans la grande région de Tracadie, l’heure est à la commémoration. Il y a 150 ans, des religieuses hospitalières de Saint-Joseph quittaient Montréal, libres pour aimer et servir, et venaient ouvrir un lazaret afin de soigner des lépreux dans cette petite localité du nord-est de la province. Des citoyens se sont mobilisés pour célébrer cette présence.

Cet été, la population de Lamèque et Shippagan a souligné avec éclat le 100e anniversaire de l’arrivée des religieuses de Jésus+Marie dans leur région. À Edmundston, on prépare aussi un triduum pour célébrer 70 ans de présence des Servantes du très Saint-Sacrement. Ce que je dis ici des gens de Tracadie, je pourrais le dire de ces populations qui veulent garder vivante la mémoire du passé pour mieux s’élancer dans l’avenir.

L’arrivée des religieuses hospitalière à Tracadie est un événement fondateur pour la région. Il y a des gens qui le reconnaissent et qui veulent le souligner d’un trait d’honneur. À l’hommage légitime qui sera rendu à ces «héroïnes de la compassion», j’ai le goût d’un autre hommage. Aux personnes qui se sont engagées dans cette initiative de commémoration pour témoigner leur gratitude et inscrire dans l’histoire cet événement.

Dire «merci». Se souvenir du travail des pionniers d’une région. Prendre le temps de s’arrêter pour célébrer. Cela n’est pas toujours facile (ni évident!) dans une société du chacun-pour-soi où l’on vit dans l’immédiateté et à la hâte. Défiant les impératifs du monde ambiant, la population de Tracadie prend une pause en fin de semaine pour se souvenir de l’arrivée des premières hospitalières et dire «Merci».

+++

L’héritage des religieuses, il est là: dans cette mémoire reconnaissante d’une population. Ce que les religieuses ont apporté ici, c’est une tradition de soins de santé fondés sur la compassion. Si les soins hospitaliers représentent la fleur d’honneur, on peut aussi voir sur la même tige d’autres fleurs: l’enseignement, la valeur de la beauté à travers la musique et le chant, l’amour du travail bien fait, l’aide et le soutien aux blessés de la vie, la gratitude.

Les valeurs de gratitude, d’attention aux autres et de confiance ont été le fondement de l’engagement des religieuses. Sans s’en rendre compte, souvent à leur insu, elles ont transmis ces valeurs à d’autres. À toute une population qui les fait siennes aujourd’hui et qui le montre bien.

En faisant preuve de gratitude à l’égard des ouvrières de la première heure, en manifestant une attention reconnaissante à celles qui sont toujours là, et en étant sûrs que l’odeur de compassion va demeurer grâce au militantisme, les organisateurs de la commémoration montrent qu’ils ont pris le flambeau. La population prend le relais et poursuit l’œuvre des Hospitalières.

+++

On ne pourrait pas offrir de plus beau cadeau à la communauté religieuse que celui-ci: la promesse que leur œuvre va se poursuivre. Elle se poursuit déjà. La réussite des Hospitalières à Tracadie c’est d’avoir réussi à transmettre aux autres ce qu’elles étaient venues apporter ici: des valeurs sorties tout droit du cœur de l’Évangile.

Certains pourraient être tentés d’évaluer la réussite des religieuses aux nombres de novices dans leur couvent. Mais à quoi servirait une maison remplie de novices si les gens autour rejettent les valeurs qui les animent? Les religieuses ont réussi au-delà de ce qu’elles peuvent imaginer. Autour d’elles, des gens font preuve de compassion, militent pour des soins aux exclus, s’engagent pour que chacun puisse vivre dans la dignité. Voilà la réussite des communautés religieuses chez nous!

À Tracadie, depuis plusieurs années, elles partagent leur résidence avec l’Accueil Ste-Famille, une maison d’accueil pour les femmes victimes de violence. Sous un même toit, au cœur de la municipalité, des femmes vivent sans faire de bruit, cherchant à faire entendre leur voix. Un même cri, de part et d’autre. Pour elles et pour les leurs: un peu plus d’humanité, partout, pour le respect du sacré de chaque vie humaine.

Des religieuses continuent de s’engager à l’hôpital, au musée, à la paroisse et au diocèse. Certaines pensent à se reposer; elles y ont droit. Elles peuvent le faire avec satisfaction puisque tant de gens récoltent déjà ce qu’elles ont semé. Avec légitimité et fierté, elles peuvent se dire ce qui déborde de nos cœurs: «Mission accomplie!»