Les patates et le populisme

Grosse soirée électorale au Québec, lundi soir dernier! Une victoire historique et deux débâcles aussi historiques. Et à la télé bien des journalistes, commentateurs et sondeurs à l’air piteux, eux qui prophétisaient depuis des semaines un gouvernement minoritaire «vu que les sondages le disent».

J’avais eu l’air fou de confier à quelques amis que je sentais une vague caquiste, possiblement une victoire qui ressemblerait à celle du Parti québécois en novembre 1976. Je m’étais même risqué à prédire environ 70 sièges à la CAQ, une trentaine au PLQ, et les autres sièges à parts à peu près égales au PQ et à QS.

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Il y a 125 députés à l’Assemblée nationale du Québec. Donc, il faut remporter 63 sièges pour gagner l’élection. Étant donné que c’est le Parti libéral qui détenait le pouvoir (avec ses 68 députés), c’est à ce parti que les autres formations politiques devaient enlever des voix.

À droite des libéraux, les caquistes s’y sont employés, avançant des positions nationalistes qui plaisaient à une partie de l’électorat libéral déçu de la mollesse du gouvernement Couillard à cet égard. Et en adoptant des positions conservatrices qui plaisaient à une autre partie de cet électorat, le milieu des affaires et les aînés. Ils ont, de toute évidence, réussi leur pari.

À gauche des libéraux, les péquistes avaient tout intérêt eux aussi à gruger une partie de l’électorat libéral démobilisé pour affaiblir les forces du centre-droit en y rapaillant d’anciens souverainistes ou nationalistes repentants, et ceux enclins à appuyer les politiques sociales péquistes.

Bizarrement, au lieu de procéder ainsi, les péquistes ont préféré gaspiller beaucoup d’énergie à se chamailler avec leurs «frères d’armes» de Québec solidaire, logés à leur gauche, poursuivant en campagne électorale une guéguerre intestine stérile qui mine leur grand idéal politique commun: la souveraineté.

Les résultats ont démontré que c’était une mauvaise stratégie, qu’elle était même suicidaire. Mais rien ne pouvait ébranler la superbe du chef péquiste, très sûr de lui, trop sûr de lui. Ce n’est peut-être pas d’un nouveau chef dont le PQ aura besoin: ce serait plutôt d’une nouvelle âme!

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Pendant cette élection, je me suis gavé de journaux, d’émissions télé, de sondages traitant de ces élections et j’ai noté, distraitement, qu’on ne faisait pas de lien entre les tendances politiques québécoises d’aujourd’hui et les grands courants politiques qui agitent la planète à l’heure actuelle. En particulier: les populismes.

J’utilise le pluriel parce que le populisme n’est pas une chasse gardée de la droite, comme certains le claironnent. Il peut aussi se manifester à gauche.

En gros, le populisme est un mouvement social, ou un courant de pensée, qui oppose «peuple» et «élites».

Le peuple de gauche grogne devant ce qu’il perçoit comme la mainmise des élites sur l’État, sur la finance, sur les médias. Il se sent dépossédé, et trouve un réconfort auprès de personnalités politiques qui n’hésitent pas à pourfendre ces élites brimant les droits collectifs.

Le peuple de droite rugit également devant ce qu’il interprète comme la mainmise des élites intellectuelles, artistiques et, encore, médiatiques sur l’individu. Il aime les personnalités politiques fortes, capables de pourfendre ces élites brimant les droits individuels.

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En fait, c’est la droite et la gauche traditionnelles, pourrait-on croire. À ceci près que cette gauche-ci et cette droite-là ont un ennemi commun: les élites.

À gauche, le collectif; à droite, l’individuel. À gauche, le social; à droite, l’économique. À gauche l’égalité, pourrait-on dire. À droite, la liberté, affirme-t-on.

La fraternité, l’autre élément de la trinité française des droits humains, reste suspendue entre les deux courants, peut-être dans l’attente d’un messie laïque susceptible un jour d’uniformiser ces idéaux contraires, à défaut de les unifier. (Faites vite, cher Messie!)

De nos jours, le populisme court les rues. Il pointe du nez comme les asperges au printemps, dans différents coins du globe. En Europe, en Asie, en Afrique. Aux États-Unis, c’est devenu l’affaire d’un président affichant un degré inouï d’incompétence, et reconnu pour salir tout ce qu’il touche.

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C’est un duel de populismes qui a eu lieu pendant l’élection québécoise, François Legault exprimant un populisme de droite et Manon Massé, un populisme de gauche. Des versions plutôt soft du populisme, certes, mais populisme quand même.

C’était ça, les deux forces en présence. Ces deux forces reliées aux deux grandes mouvances populistes planétaires. Au centre, sondages à l’appui ou non, le PLQ et le PQ ne pouvaient que se dégonfler, comme un soufflé raté. Car si tout le monde disait vouloir du changement, c’était inéluctable que ce changement bourgeonnait à gauche et à droite, et non au centre.

Je m’étonne que personne ne l’ait remarqué! Même moi, ça m’a frappé lundi soir seulement, dans une sorte d’épiphanie, en épluchant mes patates avant la soirée électorale.

Pourtant, j’avais déjà déduit que les deux formations politiques qui perdraient des plumes dans les isoloirs, ce serait les libéraux et les péquistes. Mais je ne faisais pas le lien.

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Cette force-là, le populisme, est LA force planétaire la plus prégnante à l’heure actuelle. Elle transcende nos «petites» affaires locales, comme une élection. Elle déstabilise les institutions mondiales, les grands ensembles économiques ou politiques. Elle tend à oblitérer l’identité, l’appartenance, la culture, en démontant nos vieilles certitudes civilisationnelles.

C’est un peu comme si, après avoir eu tant soif de liberté, donc de choix, l’humanité actuelle était épuisée d’avoir à faire des choix et qu’elle se contentait maintenant de deux options. C’est plus simple, ça évite de penser.

Et tout ce qui nous évite de penser, ces temps-ci, est valorisé. À preuve, on ne cesse de se féliciter de créer et de posséder des gadgets «intelligents» qui pensent à notre place!

Le populisme est un tsunami insidieux qui détruira tout sur son passage si on ne parvient pas à l’endiguer. Mais comment faire?

Il nous reste encore bien des patates à éplucher avant de pouvoir répondre à cette question. Bon appétit!

Han, Madame?