Je ne voulais pas que mes chroniques d’automne soient uniquement le récit mes observations de la vie monastique dans une abbaye cistercienne. Mais dépassé la moitié de mon parcours ici, je partage certaines de mes découvertes sur ce mode de vie qui mérite d’être préservé.

Dehors, il fait encore noir. Moins que d’autres nuits: c’est pleine lune cette semaine! J’ai pris le rythme et je me lève à l’heure des moines… pour prier. Je réalise par moi-même ce que j’avais entendu de la prière nocturne: elle a une saveur (pour ne pas dire une couleur, à cause de son absence) qui ne se goûte à aucune autre heure de la journée.

Suite à la prière, c’est le temps idéal pour la lecture et l’écriture. Déjà, certains sont au travail. Il est à peine 5 heures et les lumières des ateliers s’allument. Les moines sont en pleine production des gâteaux aux fruits pour Noël. Lorsque j’arriverai à la pâtisserie plus tard, tout sera déjà cuit. Il restera à emballer et préparer la pâte pour demain matin.

Après deux heures de lecture (ou de travail), la cloche appelle à la prière du matin. Et ainsi va la vie des moines. Une alternance continue entre travail et prière. Je savais qu’ils priaient. Mais j’ignorais qu’ils travaillaient autant. C’est la règle: Ora et Labora. Ils travaillent pour subvenir à leurs besoins et faire ce qui, pour eux, compte le plus au monde: prier.

Ici, tout est fait pour que Dieu soit au centre. L’horaire de la journée monastique le montre bien. L’architecture du monastère aussi. Frère Yvon-Joseph, témoin de ma démarche monastique, me disait que le cloître veut justement montrer cela: au centre du monastère, il est un espace qui fait lever les yeux vers le ciel.

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Au-delà de l’horaire réglé au quart de tour, le cadre de vie très simple (certains diraient dépouillé) existe pour éviter de se laisser distraire. Pour apprécier ce qui est là. D’ailleurs, Camus nous apprend qu’à un certain degré de dénuement, le moindre don, la moindre délicatesse, apparaît comme une grâce. À cause de cela, on peut entendre ici le tic tac d’un bonheur constant.

La vie monastique respire une écologie de vie à cause de cette simplicité volontaire. À ce qui est proposé par la règle de saint Benoît (la base du quotidien), les moines ont choisi de limiter l’accès au réseau internet à quelques heures de la journée et de favoriser l’achat de produits locaux.

La simplification va au-delà du cadre de vie. Le Dieu qu’ils cherchent n’a qu’un seul désir: aimer. Le salut se trouve dans l’accueil de cette simplicité divine. Difficile pour nous, gens compliqués, divisés et partagés entre de multiples désirs. Le Nazaréen lui-même s’est parfois exaspéré face à notre humanité qui ne comprend pas cette réalité simple: nous sommes faits pour nous approcher de notre ressemblance divine… en aimant tout simplement. Avancer chrétiennement, c’est simplifier nos vies et nos images de Dieu. Comme les moines, ces prototypes de la simplification constante.

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La vie monastique sait nous émouvoir. Au-delà de la curiosité et de la recherche d’un moment d’évasion de nos vies complexes, n’y a-t-il pas une sorte de secrète envie? Un désir de leur ressembler? Sinon en tout point, imiter leur simplicité de vie. La vie austère des moines, qui peut les rendre si durs envers eux-mêmes, les rend si doux et confiants envers les autres.

Nous trouvons chez ces personnes, moines et moniales, un art de vivre. Elles n’ont rien de ce que nous valorisons de nos jours (le confort, la puissance, les plaisirs, etc.). Pourtant, en dépit de leur précarité, elles nous semblent être les personnes parmi les plus heureuses du monde. Mystérieusement, incompréhensiblement heureuses, mais heureuses tout de même.

L’Église a raison de chercher à préserver ce style de vie et ces îlots de paix. La vie monastique apporte à notre monde une sagesse que nous intuitionnons. Nous progressons dans la vie pas seulement à cause de nos connaissances, de nos divertissements et de nos découvertes scientifiques. Les clés pour entrer profondément dans notre monde sont aussi de l’ordre de la contemplation, de la joie et du silence.