Capitaine courageux

Autrefois, les capitaines courageux étaient les héros de nos îles: ils bravaient la mer par tous les temps pour aller chercher la femme prête à accoucher, le blessé grave ou ramener au bercail les gens en détresse, bref pour «rendre service». Puis, les pilotes d’avion sont venus s’ajouter à ces héros du quotidien et, à Saint-Pierre et Miquelon, nul n’occupait le poste aussi bien que Marcel Hélène.

Passionné d’aviation depuis l’enfance, il ne faisait aucun doute que le jeune Saint-Pierrais deviendrait pilote et aucun doute, non plus, qu’il pratiquerait son métier dans ses îles alors qu’il aurait pu choisir d’exercer ailleurs. Marcel était ancré («attaché» n’est pas assez fort!) à son archipel, à sa famille, à son petit paradis de l’Anse aux Soldats, à ses casiers à homards et à ses quelques «vigneaux» de capelan séché au printemps.

Après sa formation de pilote au Nouveau-Brunswick, il consacra 42 ans à Air Saint-Pierre, la compagnie locale: 25 000 heures de vol, des trajets réguliers entre Saint-Jean de Terre-Neuve, Halifax et Montréal, Moncton et des quantités d’évacuations sanitaires (il assista même à un accouchement dans un de ses avions).

Lorsqu’il prit sa retraite en juillet dernier, la population est venue spontanément l’accueillir à l’arrivée de son dernier vol. «Merci» étaient venus dire les gens, car il n’y a pas une seule famille dans les îles à qui Marcel (point n’était besoin de nom de famille) n’avait donné «un coup de main», ramenant les lunettes des uns, le courrier d’un autre ou offrant le strapontin à côté de lui lorsqu’il n’y avait plus de siège sur l’avion.

Marcel et moi étions de lointains cousins. Il descendait de notre ancêtre, Zélie Poirier, Acadienne née aux Îles de la Madeleine et établie à Miquelon. J’admirais sa détermination, sa simplicité, son courage et cette force tranquille qui faisaient qu’avec Marcel aux commandes on se sentait toujours en sécurité.

Le 5 novembre dernier, alors qu’il décollait sur un petit hélicoptère qu’il avait construit avec quelques amis, la chance qui l’avait toujours accompagné l’a déserté. Il est parti, en plein vol, ce capitaine courageux sur lequel une population entière s’est reposée durant presque un demi-siècle.

Cette semaine, à Saint-Pierre et Miquelon, tout le monde, sans exception aucune, pleure et la diaspora aussi.