Lettre ouverte à Richard Martineau

Vous vous demandez (dans votre chronique du 15 novembre 2018, publiée dans Le Journal de Montréal), en évoquant la ligne de vêtements non genrés que lance Céline Dion, si un parent ne fait pas fausse route en «laissant» son enfant changer de sexe.

Depuis longtemps, je n’ai qu’un seul petit «dicton» jamais loin de mes yeux, un vers de Lafontaine: «On rencontre sa destinée par des chemins que l’on prend pour l’éviter.»

Environ 800 000 personnes âgées de 65 ans et plus se sont déclarées «transgenres» aux États-Unis au cours des dernières années. Il s’agit d’une explosion. Je fais partie du pendant canadien du phénomène. On n’échappe pas à son époque.

Nous sommes donc nombreux et nombreuses à avoir été élevés exactement comme vous le décrivez et à avoir réprimé malgré nous un profond sentiment d’aliénation, qui se manifestera tôt ou tard sous forme de maladies physiques et mentales, et menant bien souvent à d’autres formes de dépravation graves.

Il est difficile de se défaire de notions qui allaient de soi, il n’y a encore pas si longtemps, tout comme il en a fallu du temps avant que les humains acceptent que la Terre était ronde et non plate. Je le dis en connaissance de cause: je me suis débattue avec mon identité de genre toute ma vie et franchement, je ne pense pas que cela m’ait fait grand bien. Il y a quelque chose d’insoutenable dans ce mal qui se nomme aujourd’hui la dysphorie de genre. Pour vous donner un petit goût de la chose, il suffit de rappeler que le mot dysphorie est le contraire du mot euphorie.

Avec les années, je croyais avoir fait la paix avec ce dilemme, mais, en rétrospective, c’est une paix que j’ai souvent eu à refaire. Je me considère «bonne» de m’être rendue jusqu’ici. Tirez-en vos propres conclusions.

D’autre part, je suis heurtée par l’attitude «guerroyeuse» que charrient vos mots. On élève des enfants en leur disant quoi (ne pas) faire, en attendant qu’ils et elles se révoltent devant nos règles bidon et dynamitent tout? Franchement…