Des gilets jaunes

Il n’y a pas que le Niou-Brunswick qui se contente d’accorder un seul mandat à ses premiers ministres. Nos cousins gaulois ont réservé le même sort à leurs derniers présidents Nicolas Sarkozy et François Hollande (in absentia). Et si le climat politique actuel ne s’améliore pas, Emmanuel Macron pourrait connaître le même humiliant destin.

C’est dire jusqu’à quel point on est devenu de véritables girouettes politiques des deux côtés de l’Atlantique!

Autre point commun, malgré les différences, les raisons de ces désaveux politiques sont, grosso modo, les mêmes: trop de taxes pour les pauvres, pas assez pour les riches; pas assez de services pour les pauvres, trop de privilèges pour les riches; trop petits salaires pour les pauvres et trop gros profits pour les riches.

Le tout sur fond de pouvoir d’achat qui se réduit comme peau de chagrin. Chez une classe en particulier: devinez laquelle.

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Notez qu’on ne dit plus «les pauvres» dans les milieux politiques et dans les discours de ceux qui en colportent les échos. On dit: classe moyenne. Dire «les pauvres», ça sonne encore plus pauvre. Ouache. Alors que classe moyenne, ça fait «classe». Comme dans «chic».

Notez aussi que les plus consciencieux, ceux qui, affichant des sourires compassionnés, prennent en pitié les pauvres en voulant élever leur dignité et autres noblesses, préfèrent parler des «moins nantis».

Paraît que c’est moins insultant pour les pauvres, parce que ça leur donne l’impression qu’ils ne le sont pas vraiment, vu que c’est juste qu’ils sont moins nantis que les gros riches.

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Tout ça finit par s’inscrire parfaitement dans la névrose obsessionnelle économique mondiale actuelle (alias: mondialisation) qui se traduit par une grande polarisation sociale, culturelle et politique.

On est d’un bord ou de l’autre. On est à gauche ou à droite. Souvenez-vous des «Occupy Wall Street» en 2011. Eux, ils n’y allaientt pas par quatre chemins: c’était 99% d’un bord et 1% de l’autre!

Ça avait le mérite d’être clair, jusqu’au jour où les 99% ont dû se rendre à l’évidence que sur les lieux qu’ils occupaient, ils devaient cohabiter avec des… comment dire… des… des gens qui ne se lavaient pas souvent, qui fouillaient dans les poubelles et faisaient leurs besoins drette là, pas loin, pour pas perdre leur sac de couchage sous le chapiteau de ces 99% qui les aimaient assez, apparemment, qu’ils ont fini par établir qu’il y avait quand même des «paliers» dans ce 99%…

Ce fut le retour au concept célébré de «classe moyenne». Un peu plus flou, mais, fiou que ça les débarrassait de tous ces indigents!

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Ici, au Canada, nous avons un grand chantre de cette idyllique classe moyenne, et on l’a même vu déguisé en gourou en Inde: notre ami, Justin Trudeau. J’ai noté qu’il parlait systématiquement de la classe moyenne et qu’il évitait tout aussi systématiquement de parler des moins nantis et encore moins des pauvres.

Bizarre qu’on évite ces expressions pour ne pas donner l’impression d’une société de classe, alors qu’on utilise précisément le mot «classe» pour en parler!

C’est comme les fameuses première classe, deuxième classe et troisième classe disparues des réseaux de transports, alors qu’on parle maintenant pieusement de classe affaires, de classe exécutive et autres euphémismes employés non pas pour éviter de nommer les choses, mais pour les nommer autrement en faisant mine de ne pas le faire.

Ô quand le marketing se fait Tartuffe!

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Donc, comme ses prédécesseurs, Macron souffre de tout ce brouhaha des classes. Vu d’ici, via la lorgnette de nos médias qui en ont déjà plein les bras avec les arpents de neige, les changements de gouvernement provinciaux, les discours du Trône et les manigances anti-francophones, vu d’ici donc, on a l’impression que la France est à feu et à sang avec cette révolte des «Gilets jaunes»; que l’insurrection guette, sinon la guerre civile, comme en font foi les impressionnantes et spectaculaires images des émeutes parisiennes, et que Macron pourrait même être contraint de démissionner. Restons calmes.

En France, chaque automobiliste doit avoir à sa portée un gilet de sécurité fluorescent (le fameux gilet jaune) et il n’est pas étonnant que ce soit sous cette appellation que se soient retrouvés les opposants les plus résolus (moins nantis et classe moyenne!) à la hausse de taxe sur le carburant annoncé pour janvier par le gouvernement.

Transition énergétique? D’accord! Mais commençons chez le voisin.

Le mouvement a vite pris une ampleur qui en a surpris plusieurs, y compris nombre de Gilets jaunes qui, ravis de leur succès, se sont maintenant enhardis à exiger d’autres mesures au gouvernement. Ce qui devait arriver arriva et des groupes disparates se sont collés au mouvement: ambulanciers (eh! oui, là aussi!), étudiants, ouvriers, syndicats, groupes politiques de gauche et de droite ainsi que, bien évidemment, les casseurs professionnels dont le but ultime dans la vie est de foutre le bordel tous azimuts!

L’abcès de la colère populaire vient de crever.

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C’est pourquoi le premier ministre Édouard Philippe, s’exprimant publiquement lundi pour annoncer la suspension temporaire des mesures les plus impopulaires, a eu raison de dire, d’entrée de jeu, que «depuis plus de trois semaines, des dizaines de milliers de Français expriment leur colère […]. Il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas voir ni entendre cette colère. […] C’est la colère de la France qui travaille dur et qui peine à joindre les deux bouts.»

Les premières réactions des opposants: «des miettes», «des cacahuètes». C’est mal parti.

Entre-temps, le président Macron ne peut faire l’économie d’une paix sociale qui lui permettrait de mener à terme son défi de gouverner entre la gauche et la droite… mais sans être au centre (!).

Il ne peut non plus faire fi d’une colère qui, parce qu’elle vient des tripes, ne pourra se résorber par des effets rhétoriques, aussi jupitériens soient-ils. Son destin l’appelle. Son destin l’attend.

Il devra être à la hauteur… et non le prendre de haut!

Han, Madame?