Aujourd’hui, à Oran en Algérie, 19 chrétiens sont béatifiés. Ils ont été martyrisés au cours des années 1990 qu’on a appelé la décennie noire algérienne. Parmi eux, il y a sept moines cisterciens assassinés au printemps 1997. Plusieurs ont connu leur histoire grâce au touchant film Des hommes et des dieux, Xavier Beauvois (2010).

En octobre 1993, le Groupe Islamique Armé (GIA) ordonne à tous les étrangers vivant en Algérie de quitter le pays. Après avoir prié et discerné, les moines cisterciens de l’Atlas font le choix de rester sur place. Comme d’autres qui ne peuvent ou ne veulent pas partir. Les moines font une différence dans la vie des gens: frère Luc accueille des centaines de malades chaque jour à son dispensaire.

Les moines ne cherchent pas le martyr. Mais ils ont développé tant de liens vitaux avec la communauté locale, à majorité musulmane, que de quitter le pays à ce moment-là aurait été un acte de lâcheté pour eux. Jésus a dit que le bon berger donne sa vie pour ses brebis. Pour les autres bergers, les brebis ne comptent pas vraiment: s’ils voient venir le loup, ils s’enfuient.

Pendant la nuit de Noël 1996, le monastère est pillé par des malfaiteurs armés. Ils viennent pour avoir des médicaments et en profitent pour menacer les moines s’ils ne partent pas. Ces derniers ne bronchent pas: ils choisissent de rester. Quelques mois plus tard, ils seront enlevés. Après avoir été des otages pendant des semaines, ils seront mis à mort.

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Parce qu’ils ont connu la mort pour l’unique raison d’avoir refusé de renier leur foi, des hommes et des femmes sont reconnus martyrs. En ce qui concerne ces moines, ce n’est pas uniquement à cause de leur identité chrétienne qu’ils ont été mis à mort. C’est parce qu’ils ont refusé de quitter les lieux. Ils auraient pu être juifs, bouddhistes, athées, ils auraient connu le même sort en restant sur place. Ce qu’ils ont choisi, c’est de donner leur vie. Avant même d’être capturé. En entrant dans les ordres, ils avaient déjà fait ce don à leurs frères et sœurs en humanité.

Les moines sont restés, malgré les menaces, par fidélité à ce peuple aimé de Dieu. Chaque fois que le prieur Christian de Chergé évoquait leur martyr, s’il devait arriver, il parlait de «martyr de la charité». Le don de leur vie n’était pas lié uniquement à une profession de foi chrétienne.

Christian de Chergé avait été marqué, lorsqu’il était jeune, par le témoignage d’un père de famille musulman qui lui avait protégé la vie en exposant la sienne. Le commandement de l’amour primait pour lui: l’amour endure tout, supporte tout, et ne disparaît jamais. Nous pourrions dire la même chose du Père Maximilien Kolbe qui est mort pour avoir donné sa vie à la place d’un père de famille dans le camp d’Auschwitz. C’est un témoignage de charité suprême.

Avec ces moines, il y a aussi un évêque, des religieuses et des prêtres qui seront béatifiés aujourd’hui. L’évocation de martyrs en pleine saison de l’Avent vient nous rappeler qu’au même moment où nous nous réjouissons, d’autres peinent à vivre. La lumière de Noël est si grande qu’elle crée des ombres. L’ombre de la croix n’est jamais trop loin.

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Cette semaine…

Lu la thèse de John Kister qui s’est penché sur le martyr des moines de Thibirine. Sa conclusion est sans équivoque: ils ne sont pas morts pour avoir confessé le Nom de Jésus, mais parce qu’ils ont refusé de quitter leurs amis musulmans, menacés eux aussi, et qui comptaient pour eux. Ils sont des «martyrs de la charité». Pour un chrétien, le martyr de la charité ne peut exclure le martyr de la foi.

Entendu comme lecture au réfectoire la vie des martyrs d’Algérie. Entouré de moines cisterciens, j’associais chaque martyr à un moine de la communauté à partir d’un trait ou l’autre: la douceur, l’impatience, le grand âge, etc. En me disant que plusieurs des moines qui m’entouraient auraient eux aussi donné leur vie par amour. J’étais entouré de bienheureux qui m’ont rendu heureux !

Commencé à préparer mon départ de ce milieu de vie. Je n’ai pas le sentiment de repartir meilleur, plus vertueux ou plus spirituel que lorsque je suis arrivé ici. Je n’ai pas résolu les problèmes de ma vie parce que le monastère n’est pas là pour éliminer nos difficultés, mais pour apprendre à louer le Seigneur malgré eux. Je quitterai ce lieu en étant différent. Sachant qu’il est possible de vivre avec peu, et impossible de vivre sans la miséricorde de Dieu que j’ai goûté dans ma solitude.

Exprimé ma gratitude au Père Abbé qui s’est envolé pour l’Algérie afin de participer à la béatification de ses confrères. Je lui ai dit que mon séjour ici m’avait permis d’entendre une douce voix qui murmure des projets de paix et de voir la lumière dans les ténèbres. Je sais que dans ce monastère, je me trouvais là où je devais être pour répondre à une «pulsion» intérieure à laquelle personne ne s’est opposé. Et dans quelques jours, je retrouverai les miens et de nouvelles communautés. Avec ce sentiment que c’est là aussi que je dois être. C’est le lieu où Dieu m’attend.