Le temps d’une dinde

La mise en scène du temps des Fêtes est venue, cette année encore, nous donner de l’élan pour affronter les quelques mois plus costauds qui s’annoncent. Cette effervescence populaire nous vient du fond des âges.

En effet, de tout temps, le solstice de l’hiver a été célébré lors de grandes fêtes «païennes», telles que les Saturnales à l’époque de la Rome antique, une fête qui autorisait toutes les licences: maîtres et esclaves intervertissaient leurs rôles, s’envoyaient en l’air joyeusement, faisaient bombance et s’échangeaient des cadeaux dans les maisons où l’on avait pris grand soin de suspendre des feuilles de gui! Ça vous rappelle quelque chose?

Oui, bien sûr: ça nous ramène à notre propre «temps des Fêtes», les partys de bureau où l’on drague le boss, les réveillons, les cadeaux et même la fameuse branche de gui qui nous autorise à voler quelques p’tits becs du jour de l’An.

On a beau se croire très, très, très avancé, on fête exactement comme il y a deux mille ans!

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Naturellement, jusqu’à tout récemment, les débordements de l’Antiquité ont été revus et corrigés par l’Église qui n’a pas lésiné à s’approprier les fêtes païennes pour leur donner une componction plus en résonance avec sa vision céleste d’une Création si fâcheusement engluée de bassesses humaines. Bref: elle a corrigé les défauts de fabrication du Créateur!

C’est ainsi que, pour l’Église, ce moment fort est devenu le temps de l’avent, autrefois période de pénitence, aujourd’hui période d’allégresse, dans l’attente de la naissance de Jésus, cet enfant qui finira par être déifié grâce à l’inextricable mystère de la Trinité, après des siècles de chicanes théologiques aussi incroyables que passionnantes, véritable thriller de la création d’un dieu par l’homme.

Autrefois, on marquait ce moment de l’année par la Saint-Nicolas, devenu notre Santa Claus aussi païen que rubicond. L’Immaculée Conception avait judicieusement remplacé d’anciennes déesses de la fertilité. On célébrait aussi la Sainte-Lucie, du latin «lux» qui signifie lumière. Aujourd’hui, c’est avec nos guirlandes de lumière qu’on éloigne les ténèbres.

Probablement qu’un jour, à l’instar de tant de religions antiques, le christianisme ne sera plus qu’une voix de plus s’époumonant dans la cacophonie du monde. Espérons que le message d’amour et de fraternité qu’il transmet restera d’actualité. Et le jour où l’on reconnaîtra le chrétien simplement dans la manière dont il traite son prochain, on pourra conclure que le vrai message du Fils de l’Homme a enfin trouvé son aboutissement. Son éblouissement!

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Mais en attendant ce paradis sur terre, on fait comme les Romains et bien d’autres peuples avant eux: au mois de décembre, on lâche son fou!

C’est le moment où l’adrénaline sociale pète des scores. Les attentes amoureuses, amicales, familiales, professionnelles, sociales, publiques surgissent de partout. Je fête, je ne fête pas? Seul, en famille, ou avec des amis? Bien au chaud chez moi, ou à jouer à la tranche de bacon rissolant sur le sable brûlant des tropiques? Cadeaux, pas cadeaux? Euphorie collective imposée ou tranquillité domestique bien dosée?

Cette avalanche d’attentes extérieures se heurte parfois à nos propres attentes, à nos besoins élémentaires, à nos désirs légitimes et surtout à notre volonté! Il en faut du nerf et de l’énergie pour résister aux sollicitations et aux pressions, parfois enrubannées dans un chantage affectif soigneusement camouflé et distillé goutte à goutte pour mieux nous culpabiliser sans laisser trop de marques visibles!

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Mais qu’à cela ne tienne! Zoom sur le 24 décembre, il est né le divinenfant, soir de messe de minuit pour certains, soir de réveillon pour beaucoup, soir des cadeaux, des verres de trop, des mots qu’il ne faut pas dire, des sujets qu’il faut éviter, des noms qu’il ne faut pas prononcer, des sourires qu’il faut esquisser, avec force bons vœux, promesses, et autres jubilations de la nuit de Noël.

Pour d’autres, c’est le Grand Soir de la Solitude, pas celle qu’on assume avec sérénité, mais celle qui se présente dans sa version la plus cruelle: le sentiment d’être l’unique habitant d’une planète oubliée, tourbillonnant dans le cosmos. Un habitant abandonné, ou isolé, ou reclus, ou perdu, seul avec son drame, seul avec son âme, seul avec ses habitudes, seul avec sa solitude.

Mais qu’à cela ne tienne, bis! Zoom sur le 25 décembre, c’est NOËL!, la fête des enfants, paraît-il, et c’est pour ça qu’on leur fait croire au père Noël, jusqu’au jour où on leur dira que tout cela est faux, qu’on leur enseignera qu’il faut faire semblant, et que c’est ça, la vie, finalement: faire semblant. Afficher son surmoi comme une médaille d’honneur.

En cette fête des enfants, les parents, eux, triment dur; qui pour préparer le dîner ou le souper de famille ou d’amis, qui pour paqueter le char en vue d’une autre boustifaille ailleurs. À Noël, vu du ciel, on doit ressembler à une colonie de fourmis hyperactives qui s’affairent à entrer et à sortir de la fourmilière. Cette journée-là, des chemins de campagne aux autoroutes, tout le monde fait faire une balade à sa voiture!

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Mais qu’à cela ne tienne, encore! Zoom sur le «congé» du 26 décembre, à courir les soldes ventre à terre pour certains, à gober des rasades de Pepto-Bismol pour d’autres, afin de se requinquer pour les merveilleuses fêtes de fin d’année, car, oui, Madame!, cette année-ci on a-tu hâte qu’elle finisse!, on n’en peut plus!, assez, c’est assez!

Vivement le Premier de l’an! Pour qu’on puisse, enfin!, se garrocher corps et âme dans ce Grand Moment Inconnu qui se présente les bras pleins de promesses, avec ses trésors à découvrir, ses joies à conquérir, ses jours fériés, ses fêtes, son éternité!

Ne parlons pas des épreuves, des jours gris, des moments tristes à venir. Non, c’est le temps des Fêtes, c’est le temps d’une dinde!

Alors, profitons des Fêtes, admirables lecteurs zé lectrices admirées, profitons de la dinde!

Bonne Année! Et p’tits becs du jour de l’An à volonté!

Han, Madame?