Partir sur la grand-route!

Quand j’étais membre de la troupe des Écureuils, au collège Saint-Joseph, on chantait «Va, scout d’Acadie, et ton bâton en main, pars sur la grand-route, prêcher la voix scoute…». On n’allait pas toujours bien loin, mais on y allait le cœur vaillant!

Chaque Nouvel An marque le début d’un nouveau voyage dans le temps, sur cette grand-route, une étape de plus vers ce futur qu’on ne connaîtra jamais, en fait, car lorsque nous y serons, nous nagerons en plein présent!

Le temps aime se jouer de nous et de nos projections quand on emprunte cette nouvelle route. Justement, parlant de balade universelle, quelle direction prendra-t-on cette année?

Si l’on emprunte le même itinéraire que l’an passé, ce ne sera pas très inspirant, car, parti comme on l’est, on va droit dans le mur! À prévoir, après les crises de foie du Nouvel An, des crises linguistiques, des crises de confiance, des crises de légitimité, des crises politiques, des crises électorales, des crises environnementales, possiblement des crises constitutionnelles et, assurément, quelques bonnes crises de nerfs.

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Faut dire qu’avec les gouvernements moumounes qui se bousculent aux portillons du pouvoir, partout sur terre, on peut s’estimer chanceux que la planète ne soit pas encore à feu et à sang. Il ne faut vraiment pas chercher de ce côté pour se ravigoter l’espérance.

Les médias et leurs experts n’ont de cesse de nous seriner que les populations sont désabusées, démoralisées, démobilisées. Déprime collective qui entraîne non pas un rejet catégorique (pas encore, du moins) des institutions démocratiques, mais une indifférence de plus en plus marquée: on fait moins confiance aux politiciens, donc on milite moins dans les formations politiques, avec comme résultat des taux de participation faiblards lors des élections.

Le geste très simple de déposer son bulletin de vote dans l’urne électorale ne nous apparaît plus comme LE geste solennel par lequel s’exprime la citoyenneté dans toute sa splendeur. Et pourtant, ce geste protège toujours la souveraineté de l’individu sur «les affaires de la Cité», comme on disait à l’époque des cours classiques.

Lorsqu’on ne nous les transmet plus ces notions, elles se dissipent dans le flou des «vérités» à la mode. Ces nouvelles vérités sont jetables, intellectuellement polluantes et leur obsolescence médiatique est programmée. D’où l’importance de l’enseignement de l’histoire et de la philosophie. Il faut une solide fondation pour édifier le château de la conscience!

Sinon, on risque de se retrouver dans une cabane en caltor à gueuler contre un système qu’on entretient soi-même!

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L’événement de l’année 2018 au Niou-Brunswick, c’est le coup de tonnerre électoral de septembre, alors qu’avec un écart significatif dans les appuis populaires, libéraux et conservateurs arrivent quasi nez à nez en sièges, chacun bénéficiant en outre de trois députés de tiers partis qui les favorisent politiquement.

Cela nous a donné le ballet des premiers ministres, des conseils des ministres, des discours du Trône, des votes de confiance à l’arraché, des dissolutions et moult supputations sur la suite des choses.

Et on va aussi pouvoir supputer au max en 2019, à voir les premiers gestes «linguistiques» du gouvernement minoritaire conservateur acoquiné à un groupuscule qui instrumentalise sans vergogne ces droits linguistiques.

Cet exercice électoral provincial a révélé des fissures socioculturelles importantes dans l’ancienne province pittoresque; et même si on tente de les cacher sous le voile pudique d’un bon ententisme de salon, ces fissures n’en demeurent pas moins réelles et même dangereuses pour la santé démocratique de la province.

Confortablement assis sur son nuage rose, le tandem Higgs-Austin pense peut-être avoir inventé le bouton linguistique à un trou, mais la législation précise et précieuse sur l’égalité des communautés linguistiques officielles au Niou-Brunswick a préséance sur les lubies de ces nouveaux Laurel et Hardy, peu importe la dose de «gros bon sens» qu’ils tenteront de faire gober à leurs commettants pour les duper.

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Une grosse déception en 2018, c’est le départ du Gallant premier ministre. Fort d’un appui populaire solide, malgré un siège de moins que son vis-à-vis, il a lutté pour garder son siège, et c’était la chose à faire. Mais il a manqué de flair stratégique en laissant un député libéral lui faire faux bond pour grimper sur le perchoir du président de l’Assemblée législative, ce qui affaiblissait inutilement sa propre formation!

Ensuite, voilà que c’est l’ex-premier ministre lui-même qui largue son caucus, donnant un avantage de deux sièges (vides) de plus à son vis-à-vis. Bref: on dirait que les libéraux font tout pour accroître la «majorité» des conservateurs. Bizarre…

Pire: les libéraux, qui n’étaient déjà pas très portés sur la défense et la promotion du fait français, donnent l’impression de vouloir un nouveau chef qui serait un clone rouge du chef conservateur! Hallucinant.

On peut comprendre le Parti libéral de vouloir rapailler des forces électorales chez nos tinamis anglos, après tout l’Acadie est tellement libérale qu’elle en devient un électorat captif, et le parti n’a pas grand gain à espérer de ce côté.

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Ce qui est triste, cependant, c’est que si les libéraux sont prêts à se travestir en conservateurs-à-la-Higgs, ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre que les droits linguistiques des francophones de la province seront vraiment en très mauvaises mains, qu’elles soient rouges ou bleues.

Les députés du Parti vert sont bien sympas, mais soyons réalistes: ils ne sauraient former un gouvernement majoritaire aux prochaines élections.

Alors, attachez vos ceintures, bouleversants lecteurs zé lectrices bouleversées: l’année 2019 pourrait bien faire péter quelques mythes au Niou-Brunswick.

Le premier étant que l’égalité politique, même inscrite dans la Constitution, peut se transformer en courant d’air si on ne l’entretient pas, si on ne la défend pas, si on l’abandonne à la merci de ses détracteurs.

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Mais cela ne m’empêchera pas de vous souhaiter tout ce que vous voulez en cette nouvelle année. Tout, tout, tout! Finie les fausses retenues! Il faut être prêt à tout! On veut tout, on prend tout. Tout est possible!

Puisses-tu, en 2019, partir sur la grand-route, Acadie! Et Bonne Année!

Han, Madame?