Moi, moi et moi

Contrairement à beaucoup, je ne suis pas nostalgique du «bon vieux temps» où on pouvait battre femme et enfants sans craindre de voir débarquer la police, où on pourchassait fièrement toute différence, où l’Église avait le pouvoir d’ordonner la vie, où l’ignorance était de mise.

Mais il y a une chose qui me manque cruellement aujourd’hui et qui, je crois me souvenir, existait bel et bien au Canada quand je m’y suis installée dans les années 1970: des ambitions collectives. Où est donc passé notre pays? Où sont allées nos ambitions de paix dans le monde? Notre vision d’un monde meilleur? Nos projets communs, comme l’universalité des soins de santé ou nos Casques bleus?

Ironie du sort, alors que le rêve indépendantiste du Québec, alors perçu comme le trouble-fête du pays, n’a plus rien de menaçant, le culte du «Moi» a pris la relève, partout: plusieurs provinces traînent le gouvernement fédéral en cour pour protester contre la taxe carbone, avançant que le fédéral n’a pas le droit d’intervenir chez elles, même sur une question aussi pressante que le réchauffement climatique. Le Québec s’oppose au projet d’oléoduc Est, la Colombie-Britannique s’oppose à l’oléoduc Trans Mountain et n’a que faire de la situation en Alberta qui, elle, s’en fiche des soucis environnementaux de sa voisine pacifique. Pas un seul mouvement pancanadien pour nous sortir de notre ignorance, pour nous élever un peu. Uniquement des préoccupations provinciales ou régionales.

Au niveau individuel, c’est affligeant: certains anglophones aimeraient se débarrasser des francophones, les régions au sein d’une même province s’opposent, les peuples autochtones se divisent sur les projets pétroliers, bref, chacun pour soi et tant pis pour les autres!

C’est une tendance mondiale. On assiste même, comble de l’ironie, à un mouvement dit «collectif» – les Gilets jaunes – mais qui est basé sur le ras-le-bol individuel et accueille à bras ouverts celui ou celle qui se dit porteur d’une quelconque colère.

Pendant ce temps, c’est au mépris du bien collectif qu’on ignore le désastre écologique qui attend la planète, qu’on tue, qu’on pille, qu’on massacre à tour de bras, qu’on laisse les plus faibles s’enfoncer dans la misère.

Seules des ambitions communes nous sortiraient d’affaires. Peut-être…