Pauvres Jeux de la Francophonie!

L’organisation des Jeux de la Francophonie fait la manchette depuis que l’on a découvert que la facture de l’événement était passée de près d’une vingtaine de millions de dollars à
130 millions! L’Acadie aurait-elle les yeux plus grands que la panse?

La nouvelle a provoqué une crise ponctuée par des avertissements butés du gouvernement Higgs-Austin: la province du Niou-Brunswick ne déboursera pas plus que les quelques 10 millions $ qu’elle s’était préalablement engagée à investir dans ces Jeux.

Il faudra s’y faire: en matière de francophonie, le gouvernement adopte une approche financière… anorexique!

Car il a mieux à faire que de gaspiller des fonds publics pour les Frenchies. L’affaire des ambulanciers anglophones unilingues, heureusement en voie de se résorber officiellement, paraît-il, aura été un détonateur de conscience. Leçon à en tirer: vigilance, vigilance, vigilance.

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On parle beaucoup de ces Jeux à cause de la crise, mais reconnaissons qu’ils sont le reste du temps plutôt ignorés par la population. À preuve, tant et tant de commentaires d’internautes mal informés, inconscients de la portée internationale de l’événement, qui «analysent» les coûts, l’organisation, la sélection des participants, comme s’il s’agissait de choisir les ingrédients d’une pizza.

Force est de reconnaître que l’Organisation internationale de la Francophonie ne suscite guère d’intérêt en Acadie.

Sauf bien sûr lors des Sommets de la Francophonie qui permettent d’envoyer tous les deux ans à l’autre bout du monde des délégations niou-brunswickoises, généralement composées de hautes personnalités publiques francophones, les mêmes «influenceurs» qui occupent généralement les carrés VIP des événements un tantinet solennels auxquels l’Acadie «participe».

Ce que ces personnalités retirent de leur participation à ces événements, outre sans doute de savoureuses anecdotes sur le faste ambiant, on ne le sait trop. Quelles en sont les retombées concrètes pour la population? Mystère.

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Rappelons que l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) regroupe 54 États de plein droit (dont le Canada/Nouveau-Brunswick), 7 membres associés et 27 observateurs (dont le Canada/Ontario). Elle s’appuie sur diverses instances, dont le Sommet des chefs d’État et de gouvernement, qu’on appelle le Sommet de la Francophonie, qui a lieu tous les deux ans et qui est la plus haute des instances politiques décisionnelles.

Et les Jeux de la Francophonie dans tout ça?

Les Jeux émanent du Sommet de la Francophonie. Ils visent des objectifs vertueux: encourager les échanges et le rapprochement des jeunes, mousser la solidarité internationale, faire connaître les cultures, favoriser l’émergence des talents, préparer la relève sportive et promouvoir la langue française. Une bonne ploye avec ça?

L’octroi de l’organisation de ces Jeux ne se fait pas à la légère. Les pays candidats à l’organisation doivent fournir un devis solide qui démontre leur capacité de réunir les sommes nécessaires à en assurer le succès. La modestie du montant des investissements «de base» exigés tient compte du fait que plusieurs pays hôtes de l’OIF ne peuvent se livrer à des dépenses somptuaires.

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L’ancienne ministre Francine Landry, responsable de ce dossier, tenait beaucoup à ce que la candidature de la province soit retenue.

Mais aurait-on coupé les coins ronds pour compléter un cahier des charges «version light», tout en sachant que les investissements prévisibles étaient irréalistes et surtout insuffisants?

Entrons dans les coulisses imaginaires du pouvoir. On peut facilement penser que le Gallant gouvernement croyait qu’il remporterait la victoire aux élections de septembre dernier (son taux d’appui populaire le prouve), et que ce dossier incomplet serait rafistolé à Ottawa, grâce au ministre Dominic LeBlanc et au premier ministre Trudeau, tuteurs fédéraux de l’Acadie, afin de bonifier le budget sans faire de vague pancanadienne. Et quel beau «cadeau» à faire aux Acadiens en cette année 2019 électorale!

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Malheureusement, le diable est apparu dans le décor et le Niou-Brunswick se retrouve dans un enfer linguistique où la francophonie doit plier l’échine sous les coups de fourches francophobes. Ouch!

Eu égard à ces développements politiques et à l’élection d’un gouvernement conservateur anti-français en Ontario – ce qui forcera le gouvernement Trudeau à marcher sur des œufs linguistiques d’ici la prochaine campagne électorale fédérale –, est-il encore permis d’espérer une goutte d’eau bénite libérale supplémentaire du fédéral pour éponger la hausse importante du coût final des Jeux? Justin a-t-il l’échine assez solide pour braver l’animosité des «angryphones»?

L’annulation de ces Jeux créerait une tache grosse comme un péché mortel, et nuirait à la réputation de la communauté francophone du Niou-Brunswick dans les rares instances internationales où elle peut prétendre au carré VIP.

S’il est politiquement logique de penser que le Gallant gouvernement aurait vu à régler discrètement ce problème eût-il été réélu, il l’est tout autant de croire que le gouvernement Higgs-Austin se fichera pas mal de bafouer les francophones d’ici sur la scène internationale, surtout que pour la scène internationale les anglophones peuvent toujours compter sur le prestige du Commonwealth.

Quand on pense que l’organisation des Jeux du Commonwealth tourne maintenant autour du milliard de dollars et plus, on la trouve quasiment modeste la «petite» facture de 100 millions pour des Jeux de la Francophonie. Et encore plus quand on sait que pour la seule sécurité lors du G7 de Charlevoix, le gouvernement fédéral avait prévu verser à la GRC la somme de 125 millions $…

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Les enflures financières finissent par mettre en péril les divers Jeux à vocation internationale (Olympiques, Commonwealth, Panaméricains, etc.). La planète a-t-elle encore les moyens de ces joutes extravagantes?

Déjà, cette année, le gouvernement provincial devra consentir des fonds publics pour la tenue du Congrès mondial et sera sollicité pour défrayer les coûts d’une éventuelle Commission sur le bilinguisme. Il faudrait un miracle pour que les co-premiers ministres Higgs et Austin rangent leurs fourches et rouvrent le portefeuille pour des Jeux qui ne semblent pas les concerner.

Peut-être serait-il plus simple, finalement, de «sauver» cet argent des Jeux pour tenir des élections provinciales au plus sacrant afin d’élire un nouveau gouvernement à une seule tête, bilingue, solidement plantée sur les épaules, et surtout capable de voir en l’Acadie autre chose qu’une dépense inutile?

Han, Madame?