On se peut-tu ou on se peut plus?

Comme chaque année, on vient de passer de la fébrilité du temps des Fêtes aux soubresauts quotidiens d’un mois de janvier agonisant. Chaque année, de décembre à janvier, tout va vite, ça tourne, ça essore, et puis bingo!, on est en février.

Chaque année, en février, on se refait les mêmes affirmations péremptoires: quel hiver! Ça se peut-tu! Pire que l’année passée! Maudit qu’il fait frette! Parle-moi pas du verglas! Si ça peut finir, toujours! Vas-tu dans le sud?

Et puis, chaque année, en février, les tites familles commencent à planifier minutieusement leurs vacances «scolaires». Et les profs aussi, bien sûr. Une fenêtre grande ouverte sur l’école buissonnière, pour donner à tout ce beau monde le temps de prendre la clé des plages ou des pentes de ski. Naturellement, les enfants sont aux oiseaux: pas de tests PISA! Juste la récompense! Yéé.

Entre-temps, la vie suit son cours. C’est le grand rendez-vous des affaires plates qu’on n’a pas nécessairement envie de subir: l’économie qui va mal ou qui va bien, dépendant de l’économiste interviewé; la politique qui niaise avec la poque ou qui nous bouscule, dépendant du politologue interviewé; la planète qui va mourir ou qui va ressusciter, dépendant de l’environnementaliste interviewé. Et même, l’humanité qui court à sa perte ou qui va triompher, dépendant du chroniqueur qui varge sur le clavier.

Et, cerise sur le gâteau: les médias qui nous mettent le nez dedans!

On ne peut y échapper: février lance le mois du grand lavage existentiel. C’est notre façon bien à nous de décrotter l’hiver en douce, en nous débarrassant d’un dossier tannant à la fois.

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Tenez, par exemple, le dossier des ambulanciers unilingues bilingues contractuels permanents à temps partiel se déplaçant ou non quand le nombre le justifie ou non s’il fait beau ou non. É-t-o-u-r-d-i-s-s-a-n-t!

Eh ben: c’est réglé! Grâce au premier ministre officiel unilingue solidement tenu en laisse par le premier ministre officieux encore plus unilingue, l’affaire connaît un dénouement digne des contes de fées du genre: les anglos et les francos vécurent heureux et malades pendant de nombreuses années avec un ambulancier polyglotte dans chaque montée joliment asphaltée! Pas beau, ça?

Et l’autre épine dans le pied du gouvernement: les mautadits Jeux de la Francofunny! Non, mais, cette idée itou de penser à s’amuser quand tout va si mal! Les écolos nous donnent deux ans, pas plus, pour sauver la planète, sinon on est tous cramés, et nous, pendant cette crise planétaire-humanitaire-prioritaire, on ne trouve rien de mieux à faire que de penser à s’amuser dans deux ans! Mais où avons-nous la tête, je vous le demande!

Encore une fois, ce sont nos deux Laurel et Hardy politiques qui vont régler ça: y en n’aura pas de Jeux! On sauve DIX MILLIONS! Yéé.

And get back to work, you lazy bunch!

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Voyez comme c’est facile de régler des problèmes apparemment insurmontables quand on y met un peu de bonne volonté bleue-violette!

Maintenant, si tous les autres problèmes niou-brunswickois à connotation linguistique peuvent se résoudre avec autant de maîtrise et de brio, la province connaîtra un âge d’or, je vous le prédis.

La langue va devenir l’organe le plus populaire, le plus célébré de ce bout-ci du pays. Le monde va faire des pieds et des mains pour parler les deux langues, même que certains, c’est à prévoir, vont essayer de les parler toutes les deux en même temps! (Comme ça, on sauve du temps! Time is money, honey!)

On n’aura même plus besoin du concept archaïque de la dualité. Fouah, la dualité! On va pouvoir parquer les enfants dans les autobus et les écoles sans distinction de langue, d’origine, de religion, ou de toute autre distinction distinctement indistincte!

Pis fini les cours d’immersion! Au contraire, tout le monde va être submergé de chouchoux, hiboux, genoux, poux, de their and there, de where and were, et de deer and dear! On va pouvoir se faire péter le «th» entre les dents avec la même force de frappe aristocratique que la famille royale! God Save the Queeeen!

Et, enfin!, on va même pouvoir abolir les cours et les examens, afin que tout le monde passe. Chances égales pour tous! Good luck y’all!

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Dans ce contexte de pure féérie, je me demande ce qui va advenir de la fameuse Commission sur le bilinguisme et l’éducation que le maire Cyrille Simard d’Edmundston a proposée.

C’est un projet ambitieux, une démarche positive, un outil précieux à mettre au service de la démocratie participative.

Évidemment, on est plutôt habitué à entendre parler de démocratie «représentative». Vous savez, celle qui nous donne des députés, et tant d’autres élus à divers échelons de la vie politique et de la vie institutionnelle.

Malheureusement, la nature de la «représentativité» des députés a tellement évolué (dans le mauvais sens) au cours des dernières décennies que ces députés que l’on envoie dans les parlements pour nous représenter, pour défendre nos intérêts, se sont mués en représentants du gouvernement auprès des électeurs! Ils sont devenus des lobbyistes de l’État!

La démocratie participative, elle, permet aux citoyens de se faire entendre envers et contre l’appareil étatique. C’est une manière intelligente de contourner les obstacles politiques mis en place par les gouvernements justement pour éviter d’entendre ce que les citoyens ont à dire.

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Le défi que lance à tout le monde le maire d’Edmundston est de deux ordres: d’une part, les citoyens, quelle que soit leur langue, accepteront-ils de venir déballer leurs frustrations et leurs aspirations sur la place publique, avec une réelle volonté d’écouter et de respecter aussi celles des autres?

Et d’autre part, le gouvernement saura-t-il entendre cette parole publique et s’engagera-t-il à tenter, au moins, d’y faire écho de manière satisfaisante?

Le défi est double. Et il faudra des «animateurs» particulièrement compétents pour que ces rencontres publiques ne tournent pas à la foire d’empoigne. Et pour qu’elles soient fructueuses, surtout.

Ce défi, peut-on le relever? On se peut-tu ou on se peut plus?

Han, Madame?