La semaine d’appréciation des enseignants se termine. C’est une semaine thématique qui touche tout le monde. Tous ont été marqués par un enseignant. Que ce soit de manière durable, négative, significative, etc. Et tous, nous vivons dans une société qui confie ses enfants à des enseignants pour que ces derniers achèvent l’éducation reçue à la maison.

J’ai grandi dans un monde marqué par l’école. Comme les autres, j’y allais chaque jour de la semaine. De plus, j’accompagnais parfois mon père le dimanche après-midi qui allait copier des équations mathématiques sur le tableau noir et préparer le café du lundi matin pour ses enseignants. Il était directeur.

Mes sœurs sont devenues enseignantes. La passion de l’éducation est un point que nous avons en commun. Vous saisissez que nos repas de famille sont animés de discussion sur les enjeux de l’école: le rôle de la communauté, le manque de ressources, l’inégalité entre les enfants, la valeur de la transmission, etc.

J’ai pensé à tout cela cette semaine. Et surtout à mes enseignants. Ceux de l’école La Source. Ceux de La Villa des Amis. Et ceux de la polyvalente. Grâce à mes parents, je suis venu au monde. Grâce à mes enseignants, le monde est venu à moi. Et quel monde enthousiasmant, ils m’ont montré. Au point que j’ai voulu faire comme eux: plonger et faire une différence!

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Étant témoin de la place occupée par les enfants dans les familles, il me semble que l’œuvre des enseignants doit être valorisée. Des parents sont prêts à tout pour leur propre enfant, au point de le surestimer en dénigrant (parfois avec des attitudes qu’ils ignorent eux-mêmes) les autres et ses enseignants. On mise beaucoup sur les enfants de notre famille en négligeant parfois les autres. Comment imaginer qu’un enfant puisse s’épanouir à l’écart d’un milieu de vie qui s’avère indispensable pour tout être humain?

Impossible de vouloir le bien de ses enfants si on néglige de prendre soin des autres. On ne doit pas seulement préparer notre enfant pour qu’il trouve sa place dans la société. On doit aussi préparer une société qui saura l’accueillir et lui permettre de s’épanouir.

Refuser de prendre soin des autres, surtout des plus pauvres et des plus faibles, c’est exposer nos propres enfants à un monde marqué par l’intimidation et la violence. Heureux les enseignants qui prennent le relais de tant de parents en quête de moyens. Ils contribuent à la santé de la grande famille humaine que nous formons.

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Dans la municipalité régionale de Tracadie, un ténor de l’éducation nous a quittés cette semaine. M. Vincent Comeau a été directeur de la polyvalente pour toute une génération d’étudiants. Il a contribué à la transformation du système scolaire en étant maître d’œuvre du passage des écoles régionales à la polyvalente. Il a favorisé notre passage de l’ignorance à la connaissance. Il nous a vu passer de l’enfance à l’adolescence. Il vient de franchir le dernier passage. Celui pour lequel tous les autres ne sont que des préparations.

Pour célébrer la vie de M. Vincent, la famille avait choisi entre autres le passage qui relate la leçon d’un enseignant itinérant en Judée il y a deux mille ans. Cet homme disait: «Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il ne porte pas de fruit.»

Pour un homme proche de la terre et de la nature comme M. Vincent, le choix de ce passage était juste. Il évoque le geste du semeur qui jette avec générosité ses semences dans la terre. L’enseignant est celui qui sème (comme la semeuse sur la couverture du Larousse qui sème à tout vent les graines de la fleur du pissenlit). La récolte n’appartient pas aux enseignants; elle viendra plus tard, pour d’autres. Dommage qu’on évalue davantage les enseignants aux résultats obtenus qu’aux semences déposées dans la vie des élèves.

L’œuvre éducative ne peut porter du fruit sans mort à soi-même. De nos jours, on ne veut pas parler d’abnégation. Pourtant, pour naître à la solidarité, il faut mourir à une part d’égoïsme. Pour accomplir sa mission, il faut accepter de mettre de côté certains loisirs. Pour goûter la joie du dépassement, il faut consentir à certains sacrifices.

Il y a des enseignants qui l’ont compris. Parce qu’ils l’ont vécu, ils l’ont aussi transmis. Je les remercie. Grâce à eux, notre monde est meilleur. Un jour, comme M. Vincent, ils devront le quitter avec ces sentiments familiers éprouvés à la fin de chaque année scolaire: le déchirement de devoir laisser aller ses élèves… mais aussi l’assurance de laisser dans leurs vies un souvenir que rien ne pourra effacer.