Ti-cœur magané

Jeudi, c’est la Saint-Valentin. La fête des amoureux. De ceux qui voudraient l’être. De ceux qui l’ont déjà été. De ceux qui croient encore à l’amour, et de ceux qui n’osent plus y croire. Et si vous cherchez un ti-cœur, j’en ai un!

Bon, faut pas vous attendre à des feux d’artifice. J’ai passé l’âge. Plutôt un feu de Bengale, comme sur les gâteaux d’anniversaire. C’est pas les gros chars, mais ça pétille encore un peu!

C’est un peu ça, la vie: même si, à vingt ans, ça explose, t’es joliment content, plus vieux, quand ça pétille encore un peu!

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Parlant de la vie, j’ignore si les enseignants-gnantes célèbrent encore aujourd’hui la Saint-Valentin en classe comme on le faisait lorsque j’étais écolier. Quel stress! Quelle angoisse!

Déjà, fallait se trouver une Valentine. Pas évident quand tu es non pubère, que tu as été largement élevé par des religieuses et que tu n’as absolument aucune idée à quoi sert une Valentine!

Ensuite, tu n’es pas certain que celle que tu finiras par choisir, de peur et de misère, te payera en retour d’un valentin, elle aussi. Rejeté par une fille alors que tu ne sais ni pourquoi elle te rejette, ni même pourquoi tu devais en choisir une? La honte!

Finalement, tu choisis Nancy. Mais Nancy choisit Ti-Nel. Zut! Et c’est Colinda qui te choisit. Celle que personne de la classe n’a voulue. Et dont tout le monde rit. Le même monde qui rit de toi en cour de récréation et qui rira encore plus maintenant que te voilà en couple disparate avec la mal-aimée. La honte, je vous dis!

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Toi, si tu avais pu choisir en accord avec le picotement au plexus solaire que tu ressens quand tu le vois, tu aurais choisi Johnny. Tu ne sais pas pourquoi. Surtout que Johnny est l’un de ceux qui rient de toi devant les autres. Mais qui, bizarrement, te dit toujours bonjour en esquissant l’ombre d’un sourire gêné quand tu le croises seul dans un escalier. Toi, c’est Johnny.

Et toute ta vie, ce seront des Johnny. Mais ça, tu ne le sais pas encore. Toi, tu penses que plus tard ce sera Monique, ou Louise, ou Margot. Toi, tu penses que ce sera une fille, éventuellement une femme, peut-être même Sœur Marie-Rose!, parce que c’est ce qu’on t’a inculqué: les gars ça va avec les filles. Tout le reste est anormal.

Anormal. C’est donc un péché, on te l’a enseigné. Et c’est aussi une maladie, on t’en a informé. Pire: c’est un crime, on t’a averti.

Tu ne sais pas pourquoi c’est comme ça, et tu ne sais pas pourquoi, toi, tu es comme ça. Tout ce que tu comprends, c’est que ce n’est pas normal. Et que les gens ont donc le droit de rire de toi, de te bousculer, de ne pas te choisir dans leurs équipes et même de te battre s’ils en ont envie. Ça, c’est normal.

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Et puis, un bon jour, tu es sexagénaire, et tu laisses monter ces souvenirs en toi comme des bulles de Perrier, en écrivant une chronique sur la Saint-Valentin, et tu te souviens d’une pub de cigarettes, les Virginia Slims, dont le slogan était «We’ve come a long way baby!», et tu te dis que, oui, on en a fait du chemin.

Un chemin long, cahoteux, difficile, mais également jalonné de moments drôles, lumineux et salutaires.

Aujourd’hui, ton Valentin, c’est Johnny! Un Johnny invisible, certes, mais tu es fier d’avoir reconnu qui tu es et de l’assumer. Fier d’être authentique!

Alors, chers parents zé enseignants, de grâce allez-y mollo quand vous pousserez votre petit Kevin ou la petite Lola à choisir son Valentin ou sa Valentine, car ça peut les perturber, les déstabiliser. Les adultes ne savent pas tout ce qui peut tournoyer dans la tête d’un jeune écolier sommé d’offrir son cœur à quelqu’un désigné arbitrairement pour complaire aux adultes qui l’entourent.

Et pensez à dire à Kevin qu’il peut choisir un Jimmy aussi; et à Lola qu’elle peut choisir une Amber si ça lui chante, et que c’est ben correct. Et que vous les aimerez tout autant.

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Entre-temps, pour les amoureux qui projettent de se faire des mamours en cette Saint-Valentin, avec échange de boîte de chocolats en forme de cœur, lâchez-vous lousses pour l’amour du ciel! Secouez-vous le patrimoine! Faites vibrer la planète! L’humanité a besoin de votre amour; elle en arrache tellement ces temps-ci.

Pour les célibataires, endurcis ou ramollis, profitez-en pour vous sentir bien dans votre peau. Aimez votre liberté! Achetez-vous une boîte de chocolats, un cruchon de Porto, installez-vous devant un bon film, genre la vie de sainte Rose de Lima et, à mi-cruchon, vous vous sentirez au paradis et pourrez méditer cette pensée de la première sainte d’Amérique: «À part la Croix, il n’y a pas d’autre échelle pour atteindre le Paradis»!

Pour les athées, les cyniques, les intellos et tous les esprits tordus qui flottent dans un nuage de pot au-dessus des trivialités de ces fêtes populaires, puissiez-vous saisir cette magnifique journée pour tenter de découvrir précisément lequel des nombreux saints Valentin on célèbre le 14 février, depuis que le mozusse de pape Gélase 1er, à la toute fin du Ve siècle, a décidé d’interdire la dernière fête païenne romaine encore célébrée, les Lupercales, pour en faire la Saint-Valentin.

Ok, certains prétendent que c’est plutôt la Chandeleur que Gélase a instituée. Démêlez-nous donc tout ça, pour nous aider. Spéculez, spéculez! Des heures de plaisir en vue! Amusez-vous bien!

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Sur ce, je retourne à mon train-train. Faudrait que je fasse le ménage. C’est rendu que les moutons du salon viennent manger dans ma main. Faudrait que je fasse un lavage. Faudrait que je range ma bibliothèque. Faudrait, faudrait.

Faudrait surtout que j’aille m’acheter du chocolat. Pour vous fêter, chers Valentins zé Valentines chéries! Mon ti-cœur magané est à vous.

Han, Madame?