La vie, comme au cinéma

Holé qu’on a du pain sur la planche, ces temps-ci! Déjà qu’il faut se battre avec la neige, il faut aussi déchiffrer le nouveau guide alimentaire canadien, résoudre l’énigme de SNC-Lavalin, démêler les atermoiements de l’Église catholique sur les abus sexuels, et suivre les mamours entre Trump et son avatar nord-coréen. Entre autres!

Partout sur la planète, le diable est pris dans la cabane. Comme si la civilisation était répartie sur différentes plaques tectoniques en perpétuel mouvement. Méchant séisme à prévoir.

Une chance qu’il y a les Oscars pour nous ramener à la réalité! Pour nous montrer qu’au-delà de nos petites misères, ce qui compte le plus, actuellement, c’est le miroitement des bijoux, le scintillement des paillettes, et les smokings noirs des messieurs bien gominés. Cette fête opulente qui célèbre le cinéma est vraiment le symbole de notre société qui glisse inexorablement dans les artifices de la réalité virtuelle.

Le cinéma nous permet de vivre deux vies parallèles: celle du quotidien avec ses mini bonheurs et ses mille petites entraves, et celle du virtuel, avec ses illusions intenses et ses mirages programmés.

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Quand on entre dans un film, on n’est plus sur terre. Sauf, bien sûr, pour la pause pipi-popcorn. Il en est de même pour un roman, certains initiés le savent très bien. La littérature aussi nous transporte dans un autre univers. Mais elle exige peut-être un peu plus d’engagement actif de son bénéficiaire (qui doit imaginer les décors, les personnages, etc.) que ne le fait un film qui nourrit notre imaginaire à la petite cuillère sans qu’on n’ait vraiment besoin de faire un gros effort, sinon celui de suivre l’histoire.

Et là encore, avec des trames sonores bruyantes qui empêchent de réfléchir, on peut soulager un peu l’imaginaire de ces heureux cinéphiles qui peuvent s’empiffrer sans effort d’images déjà toutes tracées pour eux, sans éprouver le moindre remord.

Je parle surtout ici des films d’action de style hollywoodien aussi tonitruant qu’insignifiant. Le genre qui bat des records d’audience.

En 1960, on se serait demandé pourquoi c’est comme ça; mais en 2019, on ne se pose plus la question. On sait pourquoi. C’est parce qu’on vit dans le prêt-à-porter, le prêt-à-manger, le prêt-à-rêver.

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Alors quand, sous forme de problème d’État se présente un obstacle à notre béatitude planifiée, on ne sait plus où donner de la tête.

Pensons à l’affaire SNC-Lavalin. Le premier ministre Trudeau a-t-il fait pression sur son ex-ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, pour qu’à titre de procureur général elle fasse pression sur la directrice des poursuites pénales et que cette dernière retire les accusations criminelles portées contre SNC-Lavalin en septembre dernier, afin de négocier plutôt un APS, un accord de poursuite suspendue? Et s’il l’a fait, était-ce une infraction aux règles d’indépendance judiciaire?

Grosse question! Et grosses conséquences possibles pour le premier ministre Trudeau, à quelques mois des élections. A-t-il outrepassé ses pouvoirs? Et s’il l’a fait dans le but d’éviter que l’existence même de SNC-Lavalin ne soit compromise, qu’elle soit vendue, qu’elle doive fermer des bureaux, et surtout qu’elle doive congédier des milliers d’employés? Le risque n’en vaut-il pas la chandelle?

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Dans la réalité, ce sont de lourdes questions. Le genre de question qui assomme.

Dans un film, cet imbroglio politique ne serait pas catastrophique parce qu’on n’aurait pas à se questionner sur l’éthique des gestes posés par les protagonistes, en tout premier lieu SNC-Lavalin qu’on a déjà vu impliqué dans d’autres affaires étonnantes. Les scénaristes auraient déjà tout mâché ça pour nous, le réalisateur aurait déjà prévu la grande finale qui nous apporterait la solution, si solution il y a, sur un grand plateau invisible.

On aurait été au cœur de l’action pendant deux heures, s’imaginant à la place des personnages et surtout s’imaginant faire mieux que les personnages, et on serait sorti du cinéma pour aller prendre une bière et parler de la chose avec l’aplomb des experts.

Alors que là, tout de suite, maintenant, dans le réel, on est confronté au même problème, et que ça nous tombe sur les nerfs pas à peu près! Qui voudrait aller gaspiller une bière dans un bar pour discuter de l’affaire SNC-Lavalin? Pas grand monde. Surtout qu’après quelques lieux communs, on en viendrait rapidement à la «crasse» des politiciens, à mesure que notre jupon politique partisan s’allongerait. On serait comme des hamsters qui pédalent full spin dans leur grande roue sans avancer d’un cil.

C’est pourquoi le cinéma est si utile: il nous permet de vivre par procuration.

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Mais la réalité finit toujours par nous rattraper. Les élections fédérales approchent. On aura à réfléchir à cette affaire SNC-Lavalin, comme à tant d’autres sujets préoccupants, que ce soit l’environnement, l’éducation, les finances publiques, la question linguistique. Puis, il y aura la campagne électorale où chaque formation politique tentera de tirer la couverture de son côté. C’est moins confortable qu’au cinéma.

En fin de course, chaque citoyen sera invité à poser un geste démocratique en déposant son bulletin de vote dans l’urne électorale.

Combien le feront?

Combien préféreront éviter de penser à tout ça, de s’en remettre aux autres pour prendre position à leur place, un peu comme si tout cela était un film?

C’est ce que je veux dire quand je parle, plus haut, de notre société qui glisse inexorablement dans les artifices de la réalité virtuelle.

Je me demande même si ce n’est pas aussi un des éléments de la baisse du taux de vote aux élections. Peut-être faudrait-il faire des études pour jauger si on se déplace en plus grand nombre quand surgit un politicien qui fait rêver.

On parle beaucoup depuis quelque temps de la montée des populismes de gauche et de droite. Les populistes proposent toujours des solutions simplistes à des problèmes complexes. C’est pour ça qu’ils ratissent de plus en plus large. Ils offrent des scénarios bien ficelés.

Et ça nous évite de dépenser trop de neurones! On vit la vie, comme si on était au cinéma!

Han, Madame?