Attablé avec un ami (un co-pain plutôt; vous saurez bientôt pourquoi), je donne mes impressions sur l’actualité des derniers mois. Je veux l’entendre réagir. Ses commentaires m’aident à revoir les événements à partir d’un autre angle. Même si c’est déstabilisant, je veux être ébranlé dans mes certitudes. C’est ce qui me fait avancer.

On parle des chroniqueurs. De ceux qu’on aime et des autres qui nous énervent. Spontanément, on aime ceux qui pensent comme nous. Mais est-ce que ça vaut la peine de les lire ceux-là? Sinon pour être confortés dans nos habitudes. À vous d’en juger!

Nous discutons aussi de ce qui mérite d’être écrit dans le journal. Untel peut bien décrire à ses amis Facebook la poudrerie intense de cette semaine: les charrues bloquées, la voiture en travers du chemin, le bac de recyclage au bout du cap, etc. Ça va intéresser ses amis, c’est bien! Le chroniqueur doit aller plus loin. Ne pas simplement se fier au vent. Parfois, aller face à lui.

Le serveur apporte du pain. Personne n’en a commandé. Or le voilà sur la table. Par chance: c’est du bon pain! Le pain est comme le verre d’eau, offert spontanément en signe d’hospitalité.

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Même s’il date de dix mille ans, le pain est toujours un sujet frais du jour. Dans Sapiens – Brève histoire de l’humanité, Harari (2015) parle de la révolution agricole qui a vu naître les outils et les techniques liées à la sédentarité. Celle-ci a permis le commencement d’une histoire extraordinaire.

Il y eut d’abord l’époque du pain fait à partir des blés tendres de Jéricho au Moyen-Orient. Ce pain était destiné comme offrande aux dieux. Ensuite, il est devenu un aliment essentiel pour les Égyptiens et les Grecs qui ont transmis leur savoir-faire aux Romains. Ces derniers vont professionnaliser la confection du pain et le faire connaître partout dans l’empire.

Depuis ses origines, le pain est aussi une monnaie d’échange. Un indice de classe sociale. À côté du ‘pain de cour’, le ‘pain de famine’ était fait d’un mélange de grains et d’herbes. Au Moyen Âge, une police du blé déterminait le prix du pain et surveillait à faire appliquer la loi qui punissait sévèrement les enfants qui volaient du pain. Il est un enjeu capital en période d’austérité.

Cette disette du pain est actuelle. Dans la capitale du Venezuela, Caracas, Natalia Molina a ouvert une boulangerie il y a deux ans pour offrir un pain abordable dans son quartier. C’est un acte de résistance de maintenir la boulangerie ouverte en dépit des nombreuses pressions du gouvernement Maduro. L’odeur du pain n’est jamais neutre.

La hausse du niveau de vie au dernier siècle a transformé l’usage du pain. De nourriture de base, il est devenu un aliment d’accompagnement. L’arrivée des boulangeries spécialisées et le retour des pain d’autrefois redonnent le goût du pain. Le dernier guide alimentaire canadien vient de le placer dans la vaste catégorie des aliments à grains entiers. À consommer à cause de son apport en glucides complexes, en protéines végétales et en fibres. À consommer avec modération. Voilà une raison de bien le choisir!

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Le pain est symbole d’unité. Des grains de blé, disséminés à travers les champs, ont été rassemblés pour faire le pain. Autour d’une miche, la famille et les amis se retrouvent pour se nourrir autant de paroles que de vivres parce que l’on ne vit pas seulement de pain. Le pain divise aussi: en temps de famine, on se bat pour en avoir une bouchée.

Un jour, en Galilée, un homme a osé dire qu’il était lui-même le pain descendu du ciel. Il a ajouté «Qui mange de ce pain-là vivra pour toujours». À partir de ce moment, certains de ses disciples l’ont abandonné. Ses propos leur a semblé être le signe qu’il avait perdu la raison: comment un homme peut-il donner sa chair à manger?

Ce pain de vie peut élever l’âme. Le pain du matin est nécessaire parce que nous sommes aussi de la terre. Nous sommes spirituels, aussi terrestres. D’esprit et d’argile. Les cendres, mercredi prochain, vont le rappeler à la mémoire chrétienne. Donner du pain ou les cendres peut s’accompagner de la même formule rituelle: «Souviens toi que tu es de la terre et que tu y retourneras.»

Apprécié février. Les jours sont plus longs. Le soleil, plus haut. J’ai fait une sortie de ski. Sur les conifères, des amas de neige. Immenses. Des nuages pour les uns. Du pain pour moi! La neige, c’est le pain des arbres. Ils le portent sur leurs bras. Cette manne va les nourrir de l’eau nécessaire pour grandir. Le vent s’est levé: le pain est redevenu farine dans l’air.

Vu sur le bord de la route «Pain frais». Et au bout de l’allée, une maison qui ne pouvait être que chaleureuse. C’est réconfortant d’entrer dans un lieu qui a le parfum du pain. Ça donne le goût d’en manger. D’en acheter. De le partager.

Appris que Colette est allée boulanger son pain avec les élèves de l’école Marguerite-Bourgeois. C’était dans le cadre de la semaine du patrimoine. Tout est patrimonial ici: la technique pour boulanger, les ingrédients, l’histoire du pain, l’héritage de la sainte qui a donné son nom à l’école. Mère Bourgeois ne promettait que du pain et du potage à celles qui voulaient la suivre. Ce fut suffisant pour fonder une communauté qui allait nourrir plusieurs générations.

Découvert le régime de l’Église catholique pour les prochaines années: un pain de misère. Le sommet sur la pédophilie qui s’est tenu au Vatican la semaine dernière ne marque pas la fin de la crise. C’est un commencement. Après avoir reconnu la gravité du scandale, il y a des plaies à panser et une culture à changer. Cela ne se fait pas en une fin de semaine, même de thérapie intense. Pour que l’Église redevienne un bon pain, il lui faut passer par l’épreuve du broyage. C’est la loi de la mort que tous redoute. Sans cela, il n’y a pas de vie.