La rose de Malherbe

Quelle bonne nouvelle, juste à temps pour célébrer la journée internationale de la Femme dans deux jours: l’Académie française vient de découvrir qu’on peut féminiser des noms de métiers et de fonctions! Yéé! Après l’équité salariale, vive l’équité lexicale!

Décidément, les femmes ont le vent dans les voiles. Bien que cette expression – le vent dans les voiles – puisse porter à confusion en cette étonnante époque de «metoo» et d’islamophobie galopante. Ciel, on ne sait plus avec quel voile se voiler!

Quoi qu’il en soit, en attendant d’avoir résolu le théorème du voile, célébrons en chœur cette féminisation des noms de métiers et de fonctions portant le grand sceau d’approbation des Immortels à barbiche!

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Cela dit, ça ne changera pas grand-chose dans notre quotidien pour la simple et bonne raison que l’Académie française, contrairement à une perception erronée de sa mission, n’a pas pour vocation de nous indiquer ce qu’il faut dire, mais, tant qu’à le dire, à nous aider à le dire comme il faut!

Dans le fascinant rapport de la commission académique chargée d’étudier la question, il est précisé que l’Académie «a toujours fondé ses recommandations sur le “bon usage” dont elle est la gardienne, ce qui implique, non pas d’avaliser tous les usages, ni de les retarder ou de les devancer, ni de chercher à les imposer, mais de dégager ceux qui attestent une formation correcte et sont durablement établis.»

En quelque sorte, elle certifie une authenticité déjà bien exprimée. Elle se consacre à reconnaître le bon usage d’un mot. (Les Anciens se rappelleront avec délectation du croustillant «Bon usage» de Grevisse qui illumina nos années scolaires de mille et un merveilleux casse-têtes grammaticaux!)

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Bref, l’Académie française n’est pas là pour inventer des mots. Et si aujourd’hui elle donne carte blanche à la féminisation des noms de métiers et de fonctions, c’est tout simplement parce qu’elle a pris acte que c’est déjà ce que nous faisons!

À cet égard, il est quand même intéressant de noter que si, pour l’Académie, «il n’existe aucun obstacle de principe à la féminisation des noms de métiers et de professions», la féminisation des noms de fonctions, de titres et de grades, en revanche, «fait apparaître des contraintes internes à la langue française qu’il n’est pas possible d’ignorer.»

Ce qui prouve bien que la langue «sonore», terreau vivant de l’expression orale de notre culture, devient aussi la toile sur laquelle nous en traçons les signes. Et que la dynamique interne de cette démarche échappe, ou doit échapper, aux modes du jour ou aux diktats d’un groupe.

Car s’il est vrai que la langue n’appartient à personne puisqu’elle appartient à tout le monde, il est vrai aussi qu’elle ne peut être prise en otage par des zélotes qui chercheraient à l’instrumentaliser pour des raisons idéologiques.

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Je pense en particulier aux adeptes des études de genre qui entendent déstructurer la langue pour en faire la caisse de résonance de théories parfois surréalistes sur le masculin et le féminin, entre autres. Et de proposer tout bonnement, comme si de rien n’était, qu’on adopte une orthographe «dégenrée» de type: «ille est créatifve». Euh…

Ce sont des théories justement; et bien qu’il soit de mise de leur accorder toute l’attention qu’il faut, il n’en demeure pas moins qu’elles demandent à être auscultées sous tous les angles, surtout si elles visent à faire reconnaître un nouvel ordre «biologique» qui, lui, n’a rien à voir avec la langue comme telle.

Bref: pousse, mais pousse égal!

Et c’est précisément à cette «défense et illustration» de la langue française que se voue l’Académie. Pas pire pour une vieille institution dont on aime ridiculiser les rituels surannés!

En cette période de confusion tous azimuts, alors même qu’on déplore ad nauseam la fameuse «perte de repères» dont seraient victimes les jeunes, il est plutôt réconfortant de constater qu’il existe encore des instances aux assises solides capables de résister aux tornades médiatiques et aux apothéoses virales vouées au même sort que la rose du grand réformateur de la langue française que fut Malherbe: rose, elle a vécu ce que vivent les roses, l’espace d’un matin

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L’espace d’un matin, c’est à peu près ce que vivra aussi cette chronique! Dans le foisonnement de nouvelles qui nous tombent dessus toute la journée, telles des tuiles larguées du haut des cieux par des anges polissons, mes modestes steppettes de chroniqueur ne font pas le poids!

Tenez, au moment où j’écris, une tourmente assaille le gouvernement fédéral: deux ministres ont préféré démissionner plutôt que de donner l’impression de manquer de principes, et un premier ministre fait le dos rond en invoquant d’autres principes, d’ordre pragmatique cette fois.

Bref, il s’agit d’une crise de moralité politique.

De nos jours, on ne sait plus trop par quel bout prendre ça, la moralité, vu que ça fait ancien, et qu’il est difficile d’arrimer les valeurs anciennes à la réalité stroboscopique projetées par les médias. La moralité, c’est pour les affaires de sexe. Et comme il ne s’agit pas d’une affaire de sexe, mais d’une histoire d’argent, de jobs à sauver, de compagnie à punir sans la tuer, on ne sait plus trop qui ou quoi invoquer pour y faire face.

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Finalement, le premier ministre Trudeau est peut-être victime de ce nouvel esprit d’ouverture et d’inclusion qu’il a voulu apporter en politique et qui faisait la part belle à la bien-pensance.

C’était peut-être très utile pour gagner une élection, mais c’est oublier que la bien-pensance, fût-elle de gauche, porte en elle les mêmes travers que la bien-pensance de droite, en particulier la rigidité intellectuelle qui cherche moins à séduire qu’à imposer ses principes!

Et c’est là qu’on constate qu’il n’est pas plus facile de faire entrer de l’air frais dans de la vieille politique que dans une vieille institution académique!

Seule consolation: toujours la rose de Malherbe. Tout cela passera! La roue de la Vie aura tôt fait de nous amener ailleurs, l’espace d’un matin…

Han, Madame?