S.O.S. pour les vieux!

J’ai reçu un appel d’une personne bouleversée par la nouvelle qu’elle venait d’apprendre: un employé du foyer de soins où réside son vieux père atteint de démence avait avisé la famille qu’en cas de grève des employés, cette dernière serait tenue de venir s’occuper de lui. À moins que quelqu’un n’accepte de le prendre à la maison, le temps que ça se règle…

Comme c’est le cas pour la plupart des gens, les enfants de cet homme forment des familles ordinaires, avec des enfants ordinaires, et vivent des vies ordinaires, certaines en dehors de la province.

C’est absurde de demander à une famille d’assimiler en vingt-quatre heures le protocole des foyers de soins requis par une personne aussi démunie. Ça dépasse les bornes!

On ne peut s’improviser ti-Joe-connaissant-des-soins-de-santé sur demande, qu’elle soit gouvernementale, patronale ou syndicale!

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La personne qui m’a téléphoné ne rejette pas le blâme sur les employés qui envisagent de faire la grève. Elle a même insisté sur la qualité des soins que son père reçoit. Elle n’a que des éloges pour la patience, la douceur, l’empathie des employés envers son père grabataire.

Mais elle souligne que ces familles ne sont pas équipées pour accueillir chez elles, même avec les meilleures intentions du monde, un vieillard qui ne reconnaît plus ses enfants, qui souffre d’incontinence, qui ne peut manger seul et qui peut devenir agressif si un «étranger» le touche.

Ce serait demander des miracles à des personnes qui ne possèdent pas les techniques nécessaires pour prendre en main les soins d’une personne malade «absente», aux sautes d’humeur incompréhensibles autant que périlleuses, et qui risque à coup sûr, si elle est déménagée dans un lieu «inconnu», d’être désorientée, déstabilisée, encore plus troublée, ce qui pourrait nécessiter de la contention.

Mais qui voudrait attacher son père ou sa mère dans son lit à la maison?

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Alors, que faire?

L’employeur officiel, l’Association des foyers de soins du Nouveau-Brunswick, soutient qu’elle n’a pas les reins assez solides pour satisfaire les demandes salariales proposées par les syndicats.

Le syndicat dit que ses membres sont à bout de souffle, qu’on manque de personnel, que cette pénurie est le résultat de la médiocrité des salaires offerts, sans oublier la lourde charge de travail, un argument plus «vendeur», comme me l’a soufflé un spécialiste sur la question des soins de santé de la province.

Le syndicat demande la parité salariale avec les employés de même catégorie dans les centres hospitaliers.

Bonne nouvelle (?), dans un communiqué de presse du 8 mars, la ministre du Développement social, Dorothy Shephard a indiqué que «la dernière offre présentée par l’association au syndicat était comparable à la plus récente entente conclue avec le personnel hospitalier représenté par le Syndicat canadien de la fonction publique, et elle permettrait d’assurer la parité salariale avec les employés qui effectuent des tâches semblables dans les hôpitaux».

Espérons que tout le monde veuille se rallier à cette interprétation de la ministre, ou qu’on la négocie de bonne foi, et que le gouvernement éprouve suffisamment de compassion pour délier les cordons de la bourse afin de régler cette question au plus vite. Avec toutes les coupures annoncées récemment par le gouvernement et les «économies» qui en découlent, on devrait pouvoir y arriver!

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Dieu merci, le gouvernement contestera la récente décision de la Commission du travail et de l’emploi du Nouveau-Brunswick qui a estimé que la Loi sur les services essentiels dans les foyers de soins était anticonstitutionnelle, car elle enfreignait le droit à la négociation collective garanti par la Charte canadienne des droits.

Ce qui revenait à dire que le syndicat et l’employeur n’avaient pas à s’assurer de la mise en place des services essentiels pour cette population malade et si dépourvue physiquement et mentalement. On se croirait dans un roman de Kafka!

Évidemment, personne ne conteste le droit de grève de ces employés. Mais toute personne de bonne volonté comprendra aussi qu’on ne saurait arbitrairement se servir de malades sans défense comme monnaie d’échange dans une négociation collective. Il y a toujours bien une limite à tout!

L’injonction de dix jours obtenue par le gouvernement pour empêcher la grève est renouvelable, ce qui laisse à penser que tout le monde aura l’occasion de reprendre ses esprits avant d’en arriver à la solution radicale – et terrible! – de devoir priver des personnes aux prises avec d’incurables problèmes de santé des soins essentiels auxquels elles ont le droit le plus strict.

Si les salaires se négocient, la dignité humaine, elle, ne se négocie pas. Elle est immuable.

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Ça prenait quand même passablement de culot de la part du syndicat d’annoncer une grève tout de suite après avoir reçu un mandat en ce sens, alors que des injonctions étaient demandées à la Cour. C’est digne d’une république de bananes.

Le syndicat, qui connaît bien le dossier des personnes en manque d’autonomie, devrait être le premier à offrir de mettre en place des services essentiels en cas de grève, parce qu’avec la dignité, vient la compassion. Compassion pour les personnes en foyers de soins et compassion pour les familles éprouvées.

Et même si on est convaincu que les employés visés sont eux aussi compatissants, et même si on compatit également à leurs conditions de travail difficiles, on doit garder la tête froide et savoir que, malgré leur ras-le-bol légitime, la priorité doit être, toujours et en tout lieu, accordée à ceux et celles qui ne peuvent pas se défendre.

Heureusement, la fameuse Constitution invoquée par le tribunal administratif contient aussi la non moins célèbre «clause nonobstant» que le gouvernement serait en droit d’utiliser pour empêcher que sous prétexte de droits syndicaux on bafoue le droit à la dignité de vieillards à bout de vie.

Que le gouvernement en prenne acte!

Le droit à la dignité des vieillards malades doit être prioritaire. Point.

Han, Madame?