Mi-mars. On entaille les érables. Ceux qui le font savent qu’à partir de ce bois aux apparences de cadavres, on peut faire sortir de l’eau sucrée. Comme d’autres peuvent voir sous les immenses bancs de neige les tulipes qui se préparent à pointer le bout du nez. Sous la neige, les lilas ne sont qu’un tas de bois noir et sec aujourd’hui; mais certains pressentent la couleur et le parfum des fleurs de juin.

Sous la neige, la vie. Derrière les pleurs, les rires. Après l’hiver, le printemps. Tout se transfigure.

La liturgie de ce dimanche ramène un épisode connu de la vie du Nazaréen: après avoir annoncé sa mort, le prêcheur devient glorieux comme le soleil. C’est un des passages évangéliques qu’on lit le plus souvent à l’église. Chaque été, lors de la fête de la transfiguration le 6 août, il rappelle qu’on ne peut séparer la gloire de la croix (célébrée 40 jours plus tard, le 14 septembre). Au temps ordinaire, cet évangile redit que, dans la routine quotidienne, la lumière se fraie un chemin.

Au cœur du carême, la transfiguration montre le vrai visage du Christ. Celui qui sera le sien à partir du matin de Pâques et pour suite des siècles: lumineux! Il n’y en a pas d’autres. Hélas, l’histoire, l’Église et le monde ont souvent terni cette clarté. Il faut la retrouver. Pour cela, se retrouver. Se retourner du côté où le soleil se lève, alors que nous pataugeons souvent dans la boue… noire!

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Le carême est l’école qui nous apprend à faire demi-tour. «Se retourner» est une expression privilégiée pour parler de la conversion. Pour faire face à la lumière. «Si nous employons le mot conversion comme se détourner du péché, ce n’est pas cela; mais c’est le fait de se tourner» – Christian de Chergé.

Dans le prologue de l’évangile de Jean, il y a cette réalité surprenante: nous lisons que le Verbe (Jésus) était tourné vers Dieu. Il y a donc de la conversion en Dieu. Le premier converti, c’est Dieu lui-même. Le Verbe est tourné vers le Père. Il se tourne aussi vers le monde.

Chaque chrétien est invité à ressembler au Verbe et à se tourner vers Dieu. Vers le monde aussi. Soutenu par la foi, le croyant reconnaît la divinité dans les autres et dans la création. Ainsi, c’est toujours vers Lui que le chrétien est orienté.

Si le carême permet d’avoir une meilleure connaissance de Dieu, il sera réussi. S’il fait voir le côté lumineux du Ressuscité, il dissipera l’obscurantisme de toute religion. S’il incite à dénoncer les injustices sous-jacentes aux enjeux politiques et sociaux, il nous apprendra qu’il vaut mieux vivre dans la lumière que se complaire dans le clair-obscur. S’il fait briller sur le visage des disciples la clarté du Maître pour les rendre resplendissants comme les étoiles, le carême n’aura pas été vain.

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Se tourner vers Dieu. C’est le programme de cette sainte quarantaine. Il ne faut pas se méprendre: la ferveur demandée ne se trouve pas dans une discipline sévère. Agir ainsi nous rapprocherait du pharisien de la parabole. L’effort est ailleurs, mais autant exigeant: abandonner sa vie entre les mains d’un Autre. Comme le publicain qui a conscience qu’il ne peut faire la route lui-même; il doit suivre quelqu’un qui lui ouvre le chemin.

Le programme quadragésimal est aussi pour nos communautés. Il n’y a d’absolu que Dieu, auquel toute religion est appelée à se convertir. Souvent, l’Église est tournée vers elle-même. Vers son propre avenir et sa survie. Vers la préservation et la décoration de ses lieux de culte. Vers la valorisation de ses œuvres. Ce qui doit être préservé à tout prix, c’est l’Évangile: annoncer l’amour du prochain et d’un Dieu qui a un parti pris pour la lumière et l’éclat de la transparence. Qui invite à faire de même.

La conversion est pour le monde aussi. Celui dans lequel nous avons une part à jouer. Alors qu’on veut laver plus blanc que blanc (de la politique fédérale à municipale), les crises sont des occasions de faire la lumière. Au lieu de braquer constamment la lumière sur les autres, il faut parfois la retourner sur soi. Il y a des sorties publiques et des commentaires sur les médias sociaux qui auraient besoin de passer par le tamis de la vérité, de l’utilité et du bien commun. À bon entendeur, salut!