Pot-pourri printanier

J’ai récemment pris un médicament censé m’aider à arrêter de fumer. Un des effets secondaires de cette pilule, c’est qu’elle peut induire une humeur dépressive, et même des pensées suicidaires, ce qui fut malheureusement le cas. J’ai arrêté le traitement, parce que je n’ai vraiment pas l’intention de me suicider pour arrêter de fumer!

À la télé, je viens d’apercevoir un couple qui a décidé de ne pas avoir d’enfant afin de sauver la planète. Cette nouvelle «philosophie» a des adeptes partout sur Terre, notamment dans des cercles environnementalistes très militants.

Je trouve que cette «philosophie» ressemble à mon histoire de pensées suicidaires. Ce serait paradoxal de se suicider pour arrêter de fumer, alors qu’on arrête de fumer pour avoir une meilleure qualité de vie, dit-on, tout comme il est antinomique de refuser d’avoir des enfants dans le but de sauver une planète alors que c’est l’humanité qui est en cause et que l’humanité a besoin des enfants, et des enfants de leurs enfants, éternellement, pour la suite du monde!

À notre époque de «fake news», ou d’infox comme on dit en français, et en cette ère technologique où le virtuel envahit le réel au point qu’on vit dans deux univers parallèles en même temps, il me semble que nous sommes de plus en plus confrontés à des situations où l’absurde s’insinue dans nos raisonnements et nos agissements. Nous en perdons nos repères, comme on le dit souvent en parlant des jeunes.

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C’est dans ce contexte flou, nébuleux, aussi insaisissable qu’une anguille, qu’on voit défiler dans l’actualité des histoires dont il est de plus en plus difficile de décortiquer la part de vrai et la part de faux.

On en voit un bel exemple depuis que le procureur spécial américain Mueller a déposé son rapport sur l’élection de Trump. Il n’a pas porté d’accusation contre le président, sans toutefois l’exonérer de toute tentative d’obstruction de la justice. Il a préféré ne pas faire ce choix, laissant au ministre de la Justice américain l’odieux du geste. Qu’il ne posera pas, vu qu’il croit le président au-dessus des lois!

Ce qui fait que Trump peut jouer à la vierge offensée et clamer une innocence plutôt louche, alors que les faits plaident le contraire!

Bref: on étale les deux côtés de la médaille en même temps! Oui, en 2019, l’être humain est capable de réaliser cet exploit. Après tout, certains personnes ne prétendent-elles pas, depuis des éternités, avoir la souplesse contorsionniste de pouvoir dormir sur leurs deux oreilles en même temps?

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Un autre bel exemple: l’histoire abracadabrante des deux ministres fédérales libérales qui ont démissionné du cabinet Trudeau pour des questions de moralité politique, apparemment. L’affaire SNC-Lavalin capte l’attention, mais il faudrait un Salomon particulièrement futé pour trancher la querelle qui oppose le premier ministre et ses deux anciennes ministres récalcitrantes.

Qui dit vrai dans cette histoire? On a l’impression que les protagonistes détiennent chacun et chacune une parcelle de vérité brandie à bout de bras. Chaque protagoniste se drape dans ses principes et refuse d’en dire trop. Leur silence serait censé attester de leur bonne foi, de leur honnêteté, de leur intégrité.

Quand c’est le silence qui parle à notre place, on peut se poser des questions sur le type de «conversation» politique qu’on entretient au Canada! (Et ailleurs…).

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En passant, il faut que je l’écrive au moins une fois dans ma vie, j’ai peine à supporter le mot «conversation» tel qu’utilisé de plus en plus dans les médias anglais et français. Tout débat, toute répartie, toute explication devient une «conversation». R.i.d.i.c.u.l.e.

Je ne sais pas par quel courant d’air politiquement correct ce mot s’est infiltré dans la conversation (désolé pour le jeu de mots), mais j’ai souvenir d’un temps où c’était le mot «dialogue» qui avait la cote. Tout le monde dialoguait, ou voulait dialoguer, ou appelait au dialogue. On insistait sur le dialogue parents-enfants, on appelait au dialogue dans l’Église, on exigeait le dialogue avec les politiciens.

Le fameux dialogue a fini par disparaître. En lieu et place: le débat!

Puis, tout à coup, le «débat» s’est mué en «conversation», un mot qui évoque un rapport de proximité, une forme d’intimité même, alors qu’il n’y a rien d’intime à tenir une «conversation» avec un gouvernement! Il s’agit plutôt de «discussion», si l’on veut être clair.

L’utilisation du mot galvaudé «conversation» est en fait une réaction à la polarisation du «débat» public. La polarisation est telle qu’on a peur du débat, car il suppose une forme de confrontation des idées. Et la confrontation peut s’avérer périlleuse quand les vis-à-vis se toisent en chien de faïence!

Alors, on tient une «conversation», ce qui atténue les angles, émousse les irritants et donne l’impression que tout va bien, qu’on prend le thé, alors qu’en réalité on ne s’écoute pas, qu’on se s’entend pas… et qu’on a envie de se battre!

Exactement comme le font le premier ministre canadien et ses deux ministres démissionnaires.

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Vous me pardonnerez de m’être débarrassé de cette petite crotte sur le cœur, mais elle commençait à peser. Il m’arrive de ne plus pouvoir supporter les entourloupettes sémantiques auxquelles on a de plus en plus recours sous l’effet de la rectitude politique dans le discours officiel.

Presque chaque jour un nouveau mot, une nouvelle expression, une nouvelle tournure de phrase aussi insipide qu’insignifiante se glisse dans le discours public, bientôt répercutés urbi et orbi dans la galaxie par les médias traditionnels et leurs rejetons dysfonctionnels, les médias sociaux.

Si on avait conscience de la puissance des mots, on ferait plus attention à l’utilisation qu’on en fait. C’est pourquoi il faut rester lucide sur le fait que des groupes d’intérêts font détraquer le langage, si grande et si noble création de l’être humain.

Ciel, mais je m’attendris! Sans doute est-ce un effet rédempteur du printemps qui s’en vient sur la pointe des pieds.

Chut! Ne faisons pas trop de bruit, ça pourrait l’effaroucher. Faisons la… conversation… à voix basse!

Han, Madame?