Doit-on réellement craindre les Instituts Confucius?

Les Instituts Confucius sont devenus un miroir des nouvelles ambitions mondiales de la Chine. Lancés en 2004, ils sont un instrument incontournable de la stratégie chinoise de conquête des cœurs et des esprits des élites économique, politique et culturelle à travers la planète. Il en existe aujourd’hui plus de 500, déployés dans près de 150 pays et officiellement dédiés à la diffusion de la culture chinoise et à l’enseignement du mandarin.

Certes, certaines des activités de ces instituts peuvent donner à penser au «choc des civilisations» entre la Chine et l’Occident, invoqué à la fin du siècle dernier par le politologue américain Samuel Huntington. Mais leur multiplication au cours des deux dernières décennies obéit surtout à un impératif stratégique: faute de pouvoir utiliser le hard power (la puissance militaire), la Chine cherche à faire sa propre promotion à travers l’utilisation du soft power (la puissance douce).

Les élites mondiales?

En effet, au cours des années 1990, le professeur de l’Université Harvard, Joseph Nye, a mis au point le concept de soft power pour expliquer comment l’influence d’un pays devait désormais passer par des moyens autres que militaires, notamment ceux diplomatiques et culturels. Confrontés, au cours de la même période à la montée en force en Occident de la théorie de la «menace chinoise», le leadership communiste à Pékin reprend vite à son compte cette politique qu’il élargit à des moyens aussi divers que l’aide au développement, les prêts ou encore l’envoi de médecins et de casques bleus.

Mais ce que le parti communiste chinois n’aurait pas bien saisi, c’est que le soft power procède largement des individus, du secteur privé et de la société civile des pays. Ainsi, le gouvernement chinois a-t-il entrepris de promouvoir lui-même d’anciennes figures culturelles dans l’espoir de séduire les élites mondiales.

Après Mao, Confucius?

Dans cette perspective, la multiplication des Instituts Confucius dans les différentes régions du monde est révélatrice d’une offensive de la Chine de construction de sa réputation, gravement entachée par les multiples ratés et horreurs de l’ère Mao et par la répression sanglante du mouvement estudiantin prodémocratie en 1989. Présentée sous le visage du vieux sage Confucius, la présence de plus en plus insolente de la Chine dans les coins et recoins du monde serait dès lors plus supportable.

Toutefois, dans les milieux politiques et de recherche occidentaux, les Instituts Confucius inquiètent. En raison notamment d’allégations selon lesquelles leurs enseignants et administrateurs seraient impliqués dans la censure de discussions et la distorsion d’informations sur la Chine. Séduits par les généreuses offres de financement chinois, certains responsables d’institutions d’enseignement aux États-Unis iraient jusqu’à supprimer certains points de veto de leurs processus décisionnels – comme les sénats académiques – afin de les empêcher d’intervenir dans les ententes conclues (parfois en secret) avec les dirigeants chinois.

Doit-on s’en inquiéter?

Il s’agit là de préoccupations sérieuses, mais qui pourraient aisément être abordées dans un cadre institutionnel. Au terme de décennies d’expérience, il ne semblerait pas que les innombrables étudiants occidentaux soient devenus de vulgaires promoteurs de la Révolution chinoise pour avoir été exposés à des formations dont le contenu aurait été influencé par la Chine.

Ces formations ne représenteraient donc pas davantage une menace pour les jeunes du Nouveau-Brunswick qu’elles ne le seraient pour ceux du reste de l’Occident. L’exemple des États-Unis tend même à démontrer que les étudiants américains deviennent généralement des spécialistes respectés de la Chine au gouvernement, d’éminents universitaires ou journalistes, le plus souvent redoutés par Pékin.

S’agissant d’un pays qui est une grande portion d’humanité et de civilisation, mais qui reste encore pour l’essentiel inconnu du monde occidental, le déploiement massif des Instituts Confucius pourrait même être une réelle opportunité.

Les récentes menaces contre les Instituts chinois ne sont, pour ainsi dire, pas sans rappeler d’autres graves préoccupations émergentes qui brouillent la perspective de relations durables entre la Chine et l’Occident. Le resserrement de ces rapports s’est longtemps fondé sur la croyance selon laquelle, à mesure qu’elle s’insérait dans l’économie mondiale et se socialisait, la Chine se libéraliserait. Cette espérance ayant été déçue, les politiciens en Occident semblent aujourd’hui déterminés à freiner par tous les moyens l’influence grandissante de la Chine dans leurs sociétés respectives. Les Instituts Confucius deviennent, dans ce contexte, une cible privilégiée.

Quelle «menace chinoise»?

Il n’existe aujourd’hui aucun doute que les espions chinois soient intéressés à subtiliser des secrets industriels et militaires et qu’ils n’hésiteront nullement à se servir de tout accès que pourraient leur faciliter les Instituts Confucius aux installations universitaires occidentales. Il n’est toutefois pas certain que la fermeture de ces instituts soit la réponse adéquate au défi posé aujourd’hui par la République populaire de Chine dans l’ordre mondial émergent.

D’une part, pour plusieurs experts américains en contre-espionnage, les activités des institutions chinoises sur les campus américains ne représentent guère une menace pour la sécurité nationale américaine. D’autre part, si la Chine a investi des milliards de dollars dans la promotion de son soft power, plusieurs recherches démontrent que ces investissements produiraient pour le moment des résultats pour le moins mitigés.

Des sondages trouvent ainsi l’image de la Chine positive en Afrique et en Amérique latine alors qu’elle reste dans l’ensemble négative aux États-Unis, en Europe, de même qu’en Inde, au Japon et en Corée du Sud. En un mot, se figer de manière obsessionnelle sur les Instituts Confucius et non, par exemple, sur le gigantesque projet «Une ceinture, une route» de la Chine – qui vise à connecter l’Asie à l’Europe par voies maritimes et terrestres, avec des ramifications dans le monde en développement –, est précisément le type de vue étriquée qui rend difficile la nécessaire réponse au défi chinois.

  • Roromme Chantal est professeur de relations internationales à l’École des hautes études publiques (HEP) de l’Université de Moncton