Liberté? Visage découvert!

Le gouvernement du Québec a présenté la semaine dernière son projet de loi sur la laïcité de l’État qui interdit notamment «le port d’un signe religieux à certaines personnes dans l’exercice de leurs fonctions». Je ne sais plus trop ce que j’en pense: je change d’idée comme je change de voile!

Premièrement, qu’est-ce qu’un signe religieux? Et qui peut se vanter de bien les connaître?

Le projet de loi ne précise ni ne définit ce que sont les signes religieux en question, car le gouvernement présume sans doute que nous saurons spontanément les identifier.

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L’heure est donc au test surprise! Oui, on joue à la maîtresse d’école. Yéé.

Qui peut identifier les signes religieux suivants: le lotus porteur de flamme de l’Ayyavazhi; l’étoile à neuf branches des Bahaïs; la roue du Dharma bouddhiste; l’ichtus, la croix des patriarches ou le chrisme de l’église chrétienne; la triquetra partagée par des chrétiens et des néopaïens; le pentagramme ou la croix solaire de religions «païennes»; l’ouroboros des gnostiques; l’omkar des hindous; l’étoile et le croissant, ainsi que le nom d’Allah des musulmans; la menorah juive; le torii shintoïste; le kirpan, le khanda ou l’Ek Onkar sikh; l’ankh égyptien? Sans oublier le fameux taijitu taoïste que tout le monde connaît ou croit connaître? Ou la jolie main de Fatma ou de Myriam, selon que vous êtes berbère ou juif?

Et que dire de la barbe? Combien peuvent faire la différence entre une barbe salafiste (signe religieux ostentatoire) et celle d’un lumbersexuel (signe de mode aléatoire)?

Pas facile, han? Évidemment! On ne connaît pas grand-chose aux religions et on se pitche là-dedans comme des gérants d’estrade au hockey!

Certes, on peut toujours faire appel à ma cousine Wikipédia qui m’a aidé à découvrir ces symboles. Un conseil cependant: gréez-vous d’un bon gros dictionnaire visuel des signes religieux avant de postuler un emploi au gouvernement du Québec!

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Comme bien d’autres spécialistes de salon, je me demande parfois si tout ce charivari législatif ne vise pas en fait qu’une seule chose: le port du voile et son interdiction dans l’espace public. Parce que de tous les signes ou symboles religieux ou culturels présents parmi nous, c’est celui qui interpelle le plus.

Au lieu d’assumer nos questionnements (ou nos préjugés?) en interdisant carrément et simplement le port du voile dans l’espace public, pour régler le supposé problème une fois pour toutes, on procède par tataouinage législatif en perfectionnant l’art d’écraser une mouche avec une masse.

Mais pourquoi le voile nous interpelle-t-il autant?

Parce que le voile introduit dans notre société un je-ne-sais-quoi d’ostentatoirement religieux qui heurte les valeurs québécoises (et acadiennes?) actuelles; valeurs développées depuis un demi-siècle, surtout après le concile Vatican II et la Révolution tranquille.

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Jusque-là, le Québec vivait sa petite vie agraire, mangeait son petit pain, faisait des enfants à la douzaine et le reste du temps suait à la sueur de son front afin d’obtenir un laisser-passer pour le paradis, un beau paradis catholique où l’on passerait l’éternité les mains jointes, avec des sœurs et des curés, quelques notables, des enfants de chœur et des anges qui chantent Alléluia en latin dans une épaisse boucane d’encens. Le gros fun bleu, toé!

C’était la promesse que faisait à nos parents et aïeux l’Église catholique. En retour, tout ce qu’elle demandait, c’était de payer sa dîme, de faire ses pâques, et de suivre aveuglément toutes ses recommandations, surtout celles touchant aux plaisirs interdits, tels que la danse, le sexe, l’alcool, et les livres z’osés!

Puis, un bon jour, tout cela a pris le bord. On ne voulait plus voir un curé, on ne voulait plus que l’Église nous dise quoi penser, quoi faire, quoi dire, quoi lire, qui baiser ni quand baiser. On ne voulait plus aller à la messe, au salut du Saint-Sacrement, faire des chemins de croix, ni confesser des péchés qu’on n’avait pas faits parce que ce n’étaient pas des péchés, bon.

On voulait la paix. La «sainte» paix!

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Ça se passait au moment où la société québécoise se lançait dans une phase d’urbanisation galopante. Parallèlement, le système d’éducation, revu et corrigé de fond en comble, envoyait dans cette urbanité des hommes et des femmes capables de questionner les diktats d’une Église qui fut ainsi forcée de retourner dans ses sacristies.

Avec le temps, c’est toute une dynamique démocratique qui s’est déployée, ouvrant l’espace public aux femmes, aux communautés culturelles, aux minorités sexuelles.

La nouvelle valeur de base: l’égalité absolue entre les hommes et les femmes.

Cette nouvelle valeur d’égalité est devenue la pierre angulaire de la société contemporaine. Et la laïcité qui a contribué à la faire éclore, cette valeur, peut se sentir «visuellement» agressée par le port du voile dans l’espace public parce qu’il magnifie une forme d’inégalité homme-femme désormais tabou ici.

Il est fort intéressant d’examiner la question du port du voile dans une société qui se veut laïque, même si elle n’est pas toujours aussi laïque qu’elle ne le croit, comme l’illustre si bien le débat sur le retrait du crucifix à l’Assemblée nationale du Québec.

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Cela dit, le port du voile ne me dérange pas. Sauf si la personne voilée exige de moi en retour la moindre attitude ou le moindre comportement imposés par son voile.

En revanche, ce qui me provoque et me scandalise, c’est le voile intégral. Que ce soit pour des motifs religieux, culturels ou politiques, je récuse toutes ces raisons d’avance.

Et qu’il n’y en ait qu’un seul au Canada, ou dix mille, c’est NON.

Le voile intégral est un déni du vivre-ensemble et de la démocratie. Et un élément essentiel de la démocratie, c’est la liberté de vivre à visage découvert. Si l’on ne peut pas vivre ensemble à visage découvert, on ne peut pas vivre ensemble, point.

Et si l’on ne peut accepter cette liberté, c’est bisou, tourlou, tiguidou!

Han, Madame?