Jeter le bébé avec l’eau du vin

Samedi soir, approchant du souper, je renverse un verre de vin (rouge) précisément sur le bouton d’allumage de mon ordinateur portable, le seul ordinateur que je possède.

Je n’ai jamais renversé quoi que ce soit, liquide ou solide, sur un ordinateur avant maintenant. Je blâme un peu le verre, trop haut sur pied, qui frémit quand on le regarde, rendant l’accident quasiment inévitable.

Je reste sans bouger devant le dégât pendant quelques secondes. L’écran s’éteint, se rallume, se rééteint, et puis voilà.

Je range l’incident dans le compartiment d’oubli volontaire de mon esprit et je passe une bonne fin de semaine quand même.

La situation me surprend à peine. C’est ennuyant, mais bon. Je pense à la dépense, et à la dé-pense. Oui, depuis le temps (des années) que je peste contre l’écriture et l’écran, c’est-à-dire l’écriture à l’écran, le verre de vin renversé pourrait être un pur acte manqué réussi! Simplement entendre quelqu’un tapoter à l’ordinateur, c’est-à-dire écrire, me tapote aussi sur les nerfs. Je m’attends à plus de l’écriture, de l’inscription d’un mot, du mot. Je m’attends à plus alors même que le tapotement me repousse. J’entends notre bégaiement.

Il y a la question de l’espace aussi. Le blanc de l’écran d’une seule page me serre, me comprime. Il m’oblige à écrire seulement par en avant, de gauche à droite, de haut en bas – les grandes flèches, les reculs, les sauts, tout cela est impossible. C’est l’écran qui dicte la pensée en simplifiant à outrance les choix possibles en matière d’inscription.

L’accumulation, aussi. Le cyberespace me pèse. Le buzz constant de vieilles adresses flottantes, increvables, de messages à jamais envoyés, jamais reçus, d’inscriptions inutiles, erronées. Tous ces détritus superflus qui ne vont nulle part. Je ne veux pas y penser.

Mon propre bureau informatique aussi. Accumulation d’écrits, de courriels, de triage à faire. Ce que je devrais jeter, mais ne jette pas, n’arrive pas à me décider. Je n’ose pas. Je traine.

Jusqu’à ce que, par un beau samedi soir, un verre de vin rouge, à moitié plein, trop haut perché, règle mon dilemme: jeter le bébé avec l’eau du vin.