Venezuela: le pari risqué d’Ottawa

En jouant le rôle de chef de file du Groupe de Lima (du nom de la capitale péruvienne) dans son appui à une transition pacifique du régime de Nicolás Maduro à un gouvernement provisoire, le Canada a semblé y voir une excellente occasion de mettre en valeur l’importance d’une politique étrangère fondée sur la promotion de la démocratie, le respect des droits de l’homme et des solutions multilatérales. Un noble objectif, mais qui pourrait relever de l’illusion et du vœu pieux.

En Amérique latine, comme ailleurs dans le reste du monde en développement, si les crises politiques à répétition sont généralement déclenchées par une corruption endémique, de graves dissensions sociales et surtout la force d’attraction qu’exercent la stupidité et la bêtise au sommet de l’État, elles sont souvent aussi le reflet d’un jeu plus cynique entre grandes puissances pour la domination mondiale.

Dans ce contexte, toute recherche de solution, pour être viable, doit tenir compte de l’écheveau complexe des intérêts des puissances en présence. Trop souvent, l’intransigeance de celles-ci, plus que celle des protagonistes locaux, voilà ce qui explique que des problèmes mineurs se transforment en véritables tragédies.

Qui soutient qui?

L’échec des efforts multilatéraux, portés par Ottawa, en vue de trouver une issue apaisée à la grave crise vénézuélienne peut être un cas d’école. Ce pays de l’Amérique latine, qui abrite parmi les plus grandes réserves pétrolières du monde, est un exemple emblématique de ce que les économistes appellent couramment la «malédiction des ressources naturelles»: paradoxe propre à beaucoup de pays riches en toutes sortes de ressources du sous-sol, mais dont la majorité de la population croupit souvent dans la pauvreté en raison de l’instabilité politique, des luttes fratricides et de la qualité médiocre des institutions nationales.

La République bolivarienne du Venezuela est actuellement divisée en deux camps rivaux irréconciliables: d’un côté le président Nicolás Maduro – héritier de la Révolution socialiste de feu Hugo Chávez – et ses partisans au sein de l’armée et d’une frange importante des communautés pauvres et rurales; de l’autre, l’opposition politique emmenée par le président autoproclamé Juan Guaidó, président de l’Assemblée nationale.

Les États-Unis, le Canada et un peu plus d’une cinquantaine de pays européens et latino-américains, ont affirmé leur soutien à Guaidó. En face, se dressent la Chine de Xi Jinping et la Russie de Vladimir Poutine, deux puissances dont tant les affinités idéologiques avec Caracas que les investissements massifs qu’elles y consentent, entre autres motifs stratégiques, les portent à se ranger derrière Maduro.

Le pied de nez de Poutine?

Soumis à de sévères sanctions économiques, celui-ci parvient jusqu’ici à y résister surtout grâce aux armes, au crédit et à l’argent que la Russie lui a fournis ces dernières années. Moscou vient d’admettre que deux avions russes sont récemment arrivés à Caracas, transportant environ une centaine de «conseillers» militaires.

Après sa farouche opposition aux Américains dans le dossier syrien, parmi tant d’autres, ce nouveau geste de Poutine pose un sérieux défi au leadership régional, voire mondial, de Washington qui, depuis la Doctrine Monroe («L’Amérique aux Américains») proclamée en 1823, s’est toujours assuré de limiter le trafic d’influence de puissances étrangères dans l’hémisphère occidental, son «arrière-cour».

Pour Donald Trump, il n’y a pas de doute: «la Russie doit sortir du Venezuela ». Il est toutefois permis de douter de la crédibilité de cette mise en garde, venant d’un président américain qui s’est systématiquement aligné sur pratiquement toutes les positions stratégiques de Poutine.

Un revers pour Ottawa?

L’action de Poutine constitue aussi à l’évidence un sérieux revers pour Ottawa qui voit ainsi plus difficiles les chances d’une solution pacifique et rapide de la crise. Enfin, pour les Vénézuéliens, devenus des pions passifs sur l’échiquier géopolitique, alors qu’ils manquent de tout: de la nourriture et des médicaments essentiels.

Le Canada est bien avisé lorsqu’il s’oppose fermement à toute tentation américaine d’une intervention militaire qui ne ferait que contribuer à un pire bain de sang au Venezuela. Cela dit, l’exigence d’Ottawa d’un changement de régime est-elle la solution appropriée?

Les cas de l’Irak et de la Libye, pour ne citer que ces deux, tendent à démontrer que cette solution est loin d’être un remède universel. Or, l’organisation dans l’immédiat d’élections risquerait d’exacerber la polarisation politique et de mener à une guerre civile au Venezuela.

Compromis ou chaos?

Seul donc un compromis historique, en vertu duquel les deux parties vénézuéliennes seraient amenées à partager temporairement le pouvoir, jusqu’à l’organisation dans un délai convenu de nouvelles élections crédibles, permettra d’éviter le chaos.

D’autant que la présence du Canada au sein du Groupe de Lima, en compagnie de dirigeants de régimes de droite (le cas du controversé Brésilien Jair Bolsonaro), réputés pour leur mépris vis-à-vis des droits de l’homme, soulève des questions légitimes sur la sincérité de son engagement en faveur de la démocratie. Et, par ricochet, sur l’avenir du nouveau rôle international convoité par Ottawa.