À qui profitera le Brexit?

En 2016, au moment où les Britanniques s’apprêtaient à décider de l’avenir de leur pays lors du référendum du 23 juin, le président du Conseil européen lançait un cri d’alarme. «Je crains qu’un Brexit puisse marquer non seulement le début de la destruction de l’UE, mais aussi de la civilisation occidentale», disait Donald Tusk au quotidien allemand Bild.

Ces propos tombent de la bouche d’un observateur avisé. Tusk est aussi un homme d’État polonais chevronné. Président du Conseil européen depuis 2014, il a occupé bien avant le poste de premier ministre dans son pays de 2007 à 2014. Négociateur impénitent, il s’implique à fond dans le processus d’intégration européen dont il devient un témoin privilégié. Il représente sans conteste la quintessence même du corps diplomatique sur le Vieux continent.

Sur le Brexit, il est visiblement inquiet. Et il ne mâche pas ses mots. Selon lui, un Brexit «encouragera» toutes les forces radicales anti-UE d’Europe, mais aussi «les ennemis extérieurs qui boiront le champagne».

Ses craintes sont donc bien réelles? Sont-elles pour autant justifiées? Les incertitudes entourant le Brexit font depuis un temps l’objet de tous les scénarios-catastrophes dans les centres de recherche et milieux stratégiques en Occident. Donald Tusk ne fait donc pas cavalier seul, même si l’on peut trouver le ton délibérément alarmiste.

Alarmiste car, que le Brexit soit «soft» (avec accord pour le maintien de la Grande-Bretagne dans l’union douanière européenne) ou «hard» (l’inverse), ce pays devrait survivre aux turbulences économiques dans le sillage de cette sortie. L’impasse politique persistante à Westminster a certes mis en évidence «l’incompétence maligne» des élites dirigeantes britanniques.

Pour peu que l’histoire soit un guide, la Grande-Bretagne devrait toutefois s’en remettre à court ou moyen terme. De même, je tends à partager l’optimisme de ceux qui croient que l’«idée européenne» restera également intacte et survivra au Brexit. Et que l’Union, avec un peu d’introspection, poursuivra son chemin.

Pourtant, ceux qui tiennent sincèrement à une Europe unie auraient tort d’ignorer la mise en garde de Tusk. L’UE fait face à un contexte international de moins en moins favorable. Elle vient de publier un document stratégique dans lequel la Chine a été identifiée en tant que «rival systémique».

Mine de rien, l’Italie devenait fin mars le premier pays du G7 à adhérer au projet des «nouvelles routes de la soie» de la Chine, qui vise à relier l’Asie à l’Europe avec d’importantes ramifications dans le monde en développement. En échange: des investissements massifs chinois dans d’importants projets d’infrastructures du gouvernement italien.

En 2014, le gouvernement britannique, premier allié américain en Occident, devenait à son tour membre fondateur de la Banque asiatique d’investissement en infrastructures (BAII), ignorant ce faisant l’opposition de déclarée de Washington à cette initiative chinoise, destinée à concurrencer le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

L’UE doit aussi faire face à un fort courant d’antipathie à Washington. Rompant avec une ligne directrice de politique étrangère suivie par ses prédécesseurs, le président Barack Obama parlait des États-Unis en termes d’une «puissance du Pacifique» plutôt que d’un «pays Atlantique». Cette année, l’administration Trump a dégradé l’UE du statut d’État à celui moins prestigieux d’organisation internationale.

D’où la nécessité de réfléchir sérieusement aux propos de Donald Tusk. Initialement prévu le 29 mars, puis le 12 avril, le Brexit vient d’être reporté au 31 octobre. Dans l’intervalle, ni le Canada, ni ses provinces comme le Nouveau-Brunswick, ne pourraient faire l’économie d’une telle réflexion.