L’âme des vieilles pierres

Difficile d’écrire une chronique quand, sur l’écran télé, flamboie un monument tellement chargé d’histoire, et pour tant de gens, et depuis tant de siècles, qu’on peine à mettre ses idées en ordre alors que les mots fuient dans tous les sens. Difficile de penser quand Notre-Dame de Paris brûle.

J’ai eu beau m’atteler à la tâche lundi, tout l’après-midi et en soirée, mais je ne parvenais pas à mettre le doigt sur ce qui me chavirait autant. C’était une scène irréelle, et l’irréel est insaisissable.

On regarde l’écran. Ahuri, sidéré, triste, bouleversé. On entend les commentaires des gens à la télé, des témoins, des intervenants, des journalistes, et ce n’est qu’un gros bourdonnement essayant de traduire la consternation générale.

Et puis le temps avance, l’incendie progresse; et c’est là que la flèche, pointée vers le ciel tel un doigt de feu accusateur, s’effondre. À ce moment-là, j’ai eu peur que le ciel nous refasse le coup des deux tours du World Trade Center et que tout l’édifice s’écroule sous nos yeux exorbités. Dieu merci, il nous a épargnés ce spectacle insupportable.

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Notre-Dame, c’est l’âme de Paris. Elle est depuis toujours le témoin muet de l’histoire de France.

Justement, je lis ces jours-ci Une colonne de feu, de Ken Follett, dont l’intrigue se déroule par moment dans le Paris du XVIe siècle, dans les quartiers avoisinants Notre-Dame. Quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir que l’adolescente Marie Stuart, reine d’Écosse vivant à Paris, s’était mariée à Notre-Dame avec le non moins jeune et futur roi de France, François II, dont la mère était… italienne! Les tribulations entourant la fondation d’une «union européenne» ne datent pas d’hier!

Je l’avais peut-être appris au collège, mais, à l’époque où l’on étudiait cette période de l’histoire, ça nous passait par-dessus la tête toutes ces manigances de rois en guerre pour des pays qui n’existaient généralement pas comme on les connaît aujourd’hui.

Plusieurs de ces grandes figures historiques ont eu à passer par Notre-Dame. De même que leurs prédécesseurs et leurs successeurs et tant d’autres, comme la malheureuse reine Margot qui a dû se marier sur le parvis, son mari étant protestant! C’est là aussi, le soir de Noël 1886, que Paul Claudel se convertit de manière foudroyante. C’est là qu’eut lieu le sacre de Napoléon. C’est là que la France s’est retrouvée à la Libération.

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Ça peut sembler futile de rappeler tout cela aujourd’hui, mais je me demande, depuis deux jours, si, pour ceux d’entre nous qui descendent de colons français installés en Amérique, le sentiment de proximité avec Notre-Dame de Paris ne serait pas lié au fait que jusqu’en 1604 ce monument religieux faisait partie de l’histoire de nos familles.

Aussi majestueuse et aussi réelle pour les aïeux qu’elle a pu l’être pour la faune populaire que Victor Hugo a rendue immortelle; aussi majestueuse et aussi réelle qu’elle l’est pour l’humanité d’aujourd’hui.

On parle souvent de l’attachement de l’Acadie et du Québec envers la France, et ce ne sont pas de vains propos ringards: c’est tout simplement l’attachement à notre histoire à nous aussi.

C’est pourquoi quand Notre-Dame brûle, nous pleurons avec la France.

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Naturellement, comme plusieurs d’entre vous, cette vision infernale m’a aussi rappelé le sinistre qui a fini par jeter par terre, en juin dernier, alors que tant d’hommes et de femmes s’acharnaient à la garder debout, l’église de Bas-Caraquet.

Comme l’exprimait hier Édouard de Lamaze, président de l’Observatoire du Patrimoine religieux en France, la douleur de voir brûler Notre-Dame est la même qui touche les villageois qui voient partir leur église en fumée, ou qui la voient tomber sous le pic des démolisseurs.

On est dans l’indicible, ici.

À Paris, le président Macron a eu l’intelligence d’annoncer tout de suite que la cathédrale serait remise à neuf, même si cela semble une évidence. On fera appel aux plus grands architectes du monde, aux meilleurs artisans. On ne niaisera pas avec la poque!

Certes, la France étant la France, on peut imaginer aisément qu’avant longtemps s’opposeront ceux qui souhaitent une restauration à l’identique et ceux qui voudront injecter dans le projet une dose de «modernité». On criera au génie, ou on criera au scandale, mais quoi qu’il en soit Notre-Dame revivra.

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L’église de Bas-Caraquet n’eut pas droit aux mêmes égards. Aussitôt incendiée, aussitôt démolie. La structure n’était pas assez solide, a-t-on dit, ce qui peut se comprendre. Mais n’oublions pas l’essentiel: par ici, le pic des démolisseurs n’est jamais loin, parce qu’on n’est jamais assez riches pour sauver nos vieilles affaires!

Je désespère parfois de nous voir aller, ici et au Québec, en matamore de la destruction. Comme on peine à apprécier la beauté des choses, on jette tout à terre pour du «moderne», comme si nos coquilles vides «modernes» pouvaient combler notre manque de culture et d’envergure.

Et bizarrement, on trouve toujours de l’argent pour bâtir des structures aussi laides qu’ostentatoires.

Quand je pars sur ce sujet-là, je pense beaucoup à ma région natale. L’époque où elle assumait son identité bigarrée avec humour et joie de vivre contagieuse semble révolue et l’on n’hésite pas à démolir, abandonnant au capitalisme aveugle les rênes du développement, surtout dans les périphéries. Mais Edmundston, soyons réalistes, n’est pas la seule ville confrontée à cet enjeu.

Néanmoins, si l’imposante cathédrale Immaculée-Conception devait être la proie des flammes, je ne suis pas certain que quelqu’un oserait dire: on va la rebâtir. Voilà où nous mène l’absence d’élan créatif.

Et quand on ne trouve rien à démolir, on rase les arbres et on fait des parkings!

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Notre-Dame m’a ramené chez moi. Pour un amoureux de la beauté des vieilles pierres, c’est toujours difficile de tenter d’expliquer que ce n’est pas parce qu’elles sont ailleurs qu’elles sont si belles, ces vieilles pierres. Elles sont belles surtout parce qu’elles nous racontent notre histoire, qu’elles nous disent qui nous sommes.

Les démolir, c’est se laisser mourir. C’est notre âme qui meurt, une pierre à la fois.

Han, Madame?