Trump: arme de distraction massive

Que Donald Trump profère de longs tissus de mensonges dans ses tweets quotidiens et fasse de la manipulation son art politique préféré est de notoriété publique. Mais les réactions éhontées du président américain au rapport du procureur spécial Robert S. Mueller révèlent qu’il est aussi une dangereuse «arme de distraction massive» pour son pays et le reste du monde.

Qui doutait encore des interférences russes dans la présidentielle américaine de 2016 que le milliardaire a remportée aux dépens de sa rivale démocrate Hillary Clinton? Or, le rapport Mueller, rendu public jeudi dans sa quasi-intégralité, ne fait pas que les confirmer. Il documente en plus d’innombrables tentatives de pression que Trump a essayé d’exercer sur l’enquête ouverte à cet égard.

Le procureur affirme toutefois ne pas trouver suffisamment de preuves pour autoriser des poursuites pénales à l’encontre d’un président en fonction. Trump n’en sort pas pour autant grandi. Les 448 pages du document dressent le portrait d’un président américain «déplorable». Et les nombreuses révélations qu’elles contiennent ne s’arrêtent pas aux seules liaisons dangereuses avec les Russes (accusées d’avoir piraté les courriels de Mme Clinton).

Le rapport met également en lumière un curieux mélange de relations troubles, de mauvais coups et d’affaires connexes impliquant parmi les plus proches collaborateurs de Trump. Une révélation sort cependant du lot à la Une des médias. La déclaration sous forme d’aveu de Trump lorsqu’il apprend la nomination du procureur Mueller en mai 2017. «C’est la fin de ma présidence. Je suis foutu!»

D’où les pressions incessantes qu’il exercera sur le procureur spécial pour entraver la machine judiciaire. Trump agira tel un «parrain», terme utilisé par James Comey, patron du FBI, lui-même limogé pour avoir refusé d’enterrer l’affaire. Donald Trump a toujours crié à la persécution politique. Aujourd’hui, il n’en démord pas. À la publication du rapport de Mueller, il déclarait: «pas de collusion; pas d’obstruction. C’est une bonne journée pour moi».

Lorsqu’il s’agit de vérités, on sait bien que Donald Trump a toujours préféré celles de son propre laboratoire. Et, pour la spécialiste des sciences sociales Bella DePaulo, ce n’est pas un hasard. En 2017, DePaulo a réalisé une étude sur la propension de Trump à mentir et à manipuler. Dans un article d’opinion paru dans le Washington Post, elle a écrit: «J’étudie les menteurs. Je n’ai jamais vu un comme Trump».

Plusieurs études récentes en sciences sociales tendent à lui donner raison. Leurs résultats suggèrent par exemple qu’un adulte américain profère en moyenne 1,65 mensonges par jour. Les auteurs d’une de ses études ont même constaté que jusqu’à 60% des participants ont dit ne pas avoir menti le jour précédent.

Le problème, explique DePaulo, est que les mensonges de Trump sont à la fois (et de loin!) plus fréquents et plus malveillants que ceux des gens ordinaires.  Ainsi, dans les 298 premiers jours de son mandat, Trump aurait fait 1628 affirmations fausses ou trompeuses, selon un décompte du Washington Post.

C’est environ six mensonges par jour, un nombre bien plus élevé que le taux moyen dans toutes les études sur le sujet. Les mois suivants, Trump aurait raconté jusqu’à neuf mensonges par jour, toujours selon le journal américain. Les journalistes n’ont cependant accès qu’à une infime portion des fausses déclarations de Trump – celles qu’il fait en public. Son taux serait donc encore plus élevé si l’on y ajoutait ceux proférés en privé.

DePaulo se désole qu’en racontant tant de mensonges, souvent avec une intention maligne, Trump viole certaines des normes les plus fondamentales de l’interaction sociale humaine. Il en résulte que moins de 40% des Américains sont prêts à accorder le bénéfice du doute à leur président lorsqu’il dit quelque chose, une proportion inhabituellement basse.

Il y a pourtant une économie politique dans les «tweets balistiques» et autres déclarations mensongères ou approximatives de Trump. «La politique ne recueille pas autant l’attention des médias sociaux que lorsque Trump claque quelqu’un», expliquait Mark White de SocialFlow, une firme spécialisée dans l’étude des nouveaux médias.

Trump l’a bien compris. Le plus de temps qui sera consacré à discuter du rapport Mueller et de l’appréciation controversée qu’il en propose lui-même, le moins de temps que l’on mettra à discuter, par exemple, des échecs de Trump sur la question migratoire et des nombreux autres ratés de son administration en matière de politique intérieure et des relations extérieures.

D’ici les élections présidentielles américaines de 2020, peu d’Américains se souviendront des nuances et autres subtilités contenues dans le rapport Mueller. Mais combien parmi les partisans de Trump oublieront un tweet du genre: «Russie : pas de collusion; pas d’obstruction!»?