L’ordre mondial «made in China»

À un moment où l’Europe et les États-Unis restent embourbés dans des crises internes sans issues apparentes, Pékin s’ingénie à tirer parti de sa puissance économique retrouvée pour redessiner les termes du commerce mondial, de la diplomatie et de la sécurité, bousculant l’ordre mondial démocratique libéral.

Mais la Chine évite de confronter militairement les puissances occidentales, ou de s’attaquer frontalement aux institutions libérales existantes. Elle jette plutôt tranquillement les bases de ce qui s’apparente à un ordre mondial parallèle «made in China».

Le projet est bien lancé. Il prend appui sur des institutions importantes telles que la Nouvelle banque de développement des pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) et la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (BAII), deux institutions rivales de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international dans le financement du développement international.

Ces institutions «illibérales» chinoises contribuent à la fourniture des biens publics mondiaux. En même temps, elles compromettent les chances des démocraties occidentales de promouvoir les normes et valeurs libérales.

Tout chemin mène à Pékin

Aujourd’hui, de plus en plus de dirigeants mondiaux, non seulement du monde en développement mais aussi de sociétés démocratiques et industrialisées, comptent bien s’appuyer sur les capitaux de la Chine pour se développer.

Du jeudi 25 au vendredi 26 avril, ils étaient près d’une quarantaine – y compris le Russe Vladimir Poutine, l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi ou le Grec Alexis Tsipras – à se rendre à Pékin. Là-bas, ils prenaient part à ce qui est considéré comme le plus important événement diplomatique de l’année: la deuxième édition d’un forum pour célébrer l’initiative grandiose chinoise dite «une ceinture, une route».

De quoi s’agit-il?

Annoncée officiellement en 2013, l’initiative est couramment désignée comme les «Nouvelles routes de la soie». Il s’agit d’une campagne de développement extrêmement ambitieuse par laquelle la Chine vise à stimuler le commerce et la croissance économique en Asie et bien au-delà. Elle espère y parvenir en construisant d’innombrables quantités d’infrastructures qui la relient aux pays du monde entier.

L’initiative comprend deux composantes essentielles. L’une est appelée «ceinture économique de la route de la soie» (la ceinture) et l’autre la «route maritime de la soie du 21ème siècle» (la route). Bizarrement, la «route» n’en est en fait pas une, mais plutôt une voie maritime reliant la côte sud de la Chine à l’Afrique de l’est et la Méditerranée. Quant à la «ceinture», elle est une série de couloirs terrestres reliant la Chine à l’Europe, en passant par l’Asie centrale et le Moyen-Orient.

Qu’est-ce qui s’y cache?

Dans les relations internationales, le rapport des forces et les intérêts sont souvent les moteurs de l’action des États. L’initiative chinoise obéit à cette logique. À bien des égards, il s’agit d’un plan économique conçu pour ouvrir de nouveaux marchés à l’exportation des technologies et des biens chinois à un moment où la Chine est confrontée à une saturation de son marché intérieur et un ralentissement de son économie, aggravé par sa guerre commerciale avec les États-Unis de Trump.

D’aucuns croient que l’initiative est aussi un jeu géopolitique afin de renforcer l’influence régionale de la Chine à un moment où la puissance américaine semble revenue en Asie dans le dessein avoué de contenir l’émergence de la Chine.

Dans les pays récipiendaires, l’initiative chinoise est accueillie diversement. La plupart des gouvernements d’Asie centrale et du sud-est, d’Afrique, d’Europe de l’est et d’Amérique latine sont parmi ses partisans zélés. Il y en a toutefois qui craignent qu’en devenant redevables à Pékin, ils puissent en devenir des «vassaux économiques».

L’Inde, principale puissance rivale de la Chine en Asie, est de ceux-ci. Pour ses dirigeants, le projet est tout simplement un «écran de fumée» qu’utilise la Chine pour prendre le contrôle stratégique de l’océan indien. Le premier ministre indien Narendra Modi accuse ainsi la Chine de vouloir «miner la souveraineté des autres nations» et, pour cette raison, n’a pas jugé bon de faire le déplacement à Pékin.

Devant le «Grand bond en avant» de la Chine sur le continent européen, les responsables de l’Union européenne expriment ouvertement leurs craintes que l’argent chinois n’affaiblisse la pression que l’Europe applique à ses membres qui ont enfreint les normes démocratiques.

La «menace chinoise» n’est donc peut-être pas forcément là où on l’attend généralement.