L’ère de la belle harmonie

Bonne nouvelle: la crue des eaux n’a pas inondé mon Madawaska natal ni son chef-lieu, le P’tit-Sault. Mes lampions à Bouddha auront donc réussi à épargner mes compatriotes. Possible également que ce soit un autre miracle discret du vénérable Mgr Conway pour ce merveilleux coin de pays. Hamdoulilah!

En revanche, la situation est plus calamiteuse dans certaines autres régions. Des chalets éventrés de Grand Lake jusqu’aux inondations du Québec, la nature se lâche lousse. Et quand ce n’est pas avec de l’eau, c’est avec le feu que la nature pète une coche, comme on l’a vu en Alberta, en Californie, en Australie, et en d’autres coins du globe.

Sans oublier les séismes, les canicules, les glissements de terrain, les éruptions volcaniques, les avalanches, les ouragans, les tsunamis, le smog, les effets de serre, la fonte des glaciers, les sécheresses.

Je crois que la nature essaie de nous dire quelque chose.

Mais quoi, câline de bine? QUOI?

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Au moins, en attendant de chercher la réponse, et possiblement de la trouver, les gens font preuve de so-so-solidarité. On a même vu des centaines de photos du premier ministre Trudeau en chemise propre bleu pourde, essayant d’attacher des sacs de sable avec un truc en plastique. De toute évidence, l’urgence civile aquatique de l’instant présent prime sur l’avenir du plastique de la planète.

Comme le premier ministre circule généralement entouré d’une cohorte de gardes-du-corps qui parlent à leurs boutons de manchettes, et que tout ce beau monde ne se déplace pas dans une charrette-à-Pélagie-sans-empreinte-carbone, on présume du branle-bas de combat que peut déclencher l’apparition, en plein déluge, de cet avatar de Moïse, manches r’troussées, surgissant en bottes de rubber d’une file de rutilantes limousines blindées fendant les eaux!

Encore une fois, goûtons ces bonnes grâces politiciennes qui nous tombent dessus comme des clous. Puissions-nous les apprécier avec tout le discernement qu’elles méritent!

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L’avalanche de catastrophes qui s’abat sur la planète en ce troisième millénaire a ceci de particulier qu’elle fait officiellement jaillir ce qu’on croit être le meilleur de nous-mêmes, via les corvées de secours, les cueillettes de fonds ou de denrées, les spectacles pour la bonne cause, les cérémonies de recueillement – et leur corollaire virtuel: les signatures instantanées de pétition sur le Net qui, à défaut de changer quoi que ce soit, nous donnent bonne conscience, surtout quand on le clame urbi et orbi sur Facebook et Twitter.

C’est la mise en scène des bons sentiments. Faut-il s’en étonner en cette ère médiatique qui capte chacun de nos gestes?

On veut montrer le meilleur de nous-mêmes, c’est-à-dire: la charité, la générosité, l’entraide, la compassion. Bref, les bonnes vieilles vertus «naturelles» communes à toute l’humanité.

Certes, ces appellations, trop connotées religieusement, sont maintenant remplacées par le concept éminemment séculier de so-so-solidarité qui sonne tellement plus en phase avec notre époque où il est de bon ton d’expulser le présumé Créateur de sa Création pour le remplacer par des intervenants sociaux.

Ça fait oublier les guéguerres de religion qui continuent à faire tache d’huile: tueries dans les synagogues, les mosquées, les églises, et autres attentats terroristes perpétrés sous couvert de fidélité à un intégrisme dogmatique tyrannique.

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Oui, l’humanité s’exhibe ainsi pour camoufler ses paradoxes. Dans la cacophonie générale qui nous sert de «conversation», chacun et chacune essaie de donner le LA, avec plus ou moins de bonheur, car tout le monde n’a pas l’oreille absolue. À preuve, même quand des concurrents de concours de voix télévisés beuglent ou faussent comme des corneilles, on les inonde de bravissimo.

Officiellement, tout doit être plus gros, plus beau, plus haut. Mais ce n’est pas une quête de l’excellence. On ne vise plus l’excellence. On vise tout juste à atteindre la médiocrité la plus hypertrophiée possible que l’on confondra allègrement avec l’excellence.

Excelsior, mais pas trop, snoro! Tu fausses, mais bravo, Maestro!

Double bémol: dans cet univers illusoire, le moindre effort devient un exploit; le moindre contretemps, une catastrophe; le moindre calembour, un scandale; la moindre critique, une violence; la moindre galanterie, une agression.

On a perdu le sens de la mesure.

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Non, non, je ne suis ni déprimé, ni en colère. Simplement lucide, peut-être?

Faut vraiment être une tête de linotte, ou de rossignol, pour oser dire que l’empereur est nu en ces temps où il vaut mieux faire semblant d’apprécier le drapé de son costume invisible!

Mais les trilles se perdent dans le brouhaha du temps qui file vitesse grand V vers un avenir qu’on ne voit pas venir, comme si notre époque était coincée sur le bouton «présent». Déjà, on est presque parvenu à faire tabula rasa du passé, car «après touttes, le pâssé sa serre arien».

Et maintenant, le nez collé sur l’écran de notre intelligence encapsulée dans un petit écrin en plastique non biodégradable, c’est impossible de voir l’avenir qui arrive en courant. On n’a quand même pas des yeux tout le tour de la tête!

Nous vivons l’âge d’or de l’insignifiance programmée.

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Ciel, je voulais juste vous parler du Japon! Mes doigts ont bifurqué!

Je voyais mes doigts faire des djibarrures, devant moi, comme s’ils essayaient de faire du break dance sur le clavier de mon ordi, mais je ne pensais jamais qu’ils nous mèneraient à un tel dénouement!

Surtout pas aujourd’hui, alors que le Japon célèbre l’avènement d’un nouvel empereur, entrant dans une ère nouvelle, l’ère du Reiwa, qui veut dire: l’ère de la belle harmonie. Pas beau, ça, l’harmonie?

Aujourd’hui, paraît que les shoushis sheront en shpéshial! Yéé.

Heureuse harmonie encore, demain je célèbre le 18e anniversaire de cette chronique. Dix-huit ans à vous étourdir de mes soliloques, à vous tanner avec mes hantises, à grafigner l’air du temps avec mes faux ongles de saltimbanque caustique, à pleurer nos peines… et à rire avec vous quand le soleil nous écrase de sa joie cosmique.

Toutes ces années, vous avez été bons envers moi, chers lecteurs zé lectrices chéries, et je vous remercie d’avoir pris de l’avance sur la belle harmonie!

Han, Madame?