L’utile panique écologique

Les dernières inondations, qui viennent de frapper de plein fouet plusieurs provinces du Canada parmi lesquelles le Nouveau-Brunswick, sont un coup dur, mais qui éclaire à la fois sur le changement climatique et nous invite à réfléchir avec attention aux leçons qui peuvent en être puisées.

Les lacunes constatées dans la coordination des réponses apportées aux personnes sinistrées dans les provinces affectées dénotent par ailleurs non seulement une inadéquation des infrastructures politiques face au phénomène, mais aussi une apparente incompréhension de son ampleur.

Un sursaut collectif

Ces difficultés commencent à devenir préoccupante à l’heure où les conséquences presqu’irréversibles associées au changement climatique obligent nos élites dirigeantes à aborder le problème en termes inédits.

De Justin Trudeau à François Legault au Québec, en passant par Blaine Higgs, la nécessité de s’adapter aux changements climatiques a été soulignée. De même que celle d’adopter des stratégies de long terme.

Mais que pouvaient nous révéler les récentes inondations que nous ne sussions déjà? Franchement!

Évidemment, il est de la nature des politiciens de s’émouvoir devant chaque drame national. Mais que font-ils concrètement? Par exemple, Blaine Higgs s’oppose à la taxe sur le carbone. Or, défend le gouvernement fédéral, en mettant en place un système de tarification des émissions de gaz à effet de serre, cette initiative est un moyen judicieux de protéger l’environnement.

Il est temps de s’alarmer

Il y a peu de temps, c’était surtout les populations pauvres du monde en développement (celles d’Afrique et du Moyen-Orient en particulier) qui supportaient le poids de la souffrance occasionnée par le changement climatique. Aujourd’hui, celui-ci provoque une panique écologique sans précédent à l’échelle de la planète entière.

L’été dernier, une vague de chaleur sans précédent consumait toute l’hémisphère Nord, tuant des dizaines de personnes, du Québec au Japon. Aux États-Unis, l’État de Californie enregistrait dans la foulée les incendies de forêts les plus destructeurs de son histoire, lesquels ont transformé plus d’un million d’hectares de terre en de vastes amas de cendres.

Le spectacle était particulièrement troublant le long des routes californiennes: les pneus des voitures et les chaussures de ceux et celles qui tentaient d’échapper aux flammes fondaient littéralement.

Dans le Pacifique, presqu’au même moment, des ouragans dévastateurs contraignaient jusqu’à trois millions de personnes en Chine à envisager de fuir le pays, tandis que des intempéries soufflaient l’essentiel de l’île américaine d’Hawaï.

«L’âge de la panique climatique est arrivé», écrivait en février dernier dans le quotidien américain New York Times, David Wallace-Wells, auteur d’un livre important, intitulé The Uninhabitable Earth: Life After Warming (La terre inhabitable: la vie après le réchauffement., non traduit). Selon lui, il est grand «temps de s’alarmer» (Time to panic).

L’incertitude alimentaire

Les inondations et autres catastrophes naturelles ne sont toutefois pas les seules sources de préoccupations majeures. En relations internationales, les études du professeur d’histoire de l’Université de Yale aux États-Unis, Timothy Snyder, auteur du remarquable ouvrage Terre noire: L’Holocauste, pourquoi il peut se répéter, sont très stimulantes.

Dans son livre, ainsi que dans un article publié par le New York Times et Le Monde, il avance déjà l’idée qu’en ramenant l’incertitude alimentaire au cœur de la politique des grandes puissances, la «panique» due au réchauffement climatique pourrait être à l’origine de nouveaux génocides.

Rappelant que la mémoire de la famine était bien présente dans l’univers mental des nazis, l’auteur explique qu’Hitler croyait que l’Allemagne avait besoin de plus de terres et de nourriture pour survivre et maintenir son niveau de vie, et que les juifs et leurs idées constituaient une menace pour son projet expansionniste. La «panique écologique» aurait donc été, selon lui, le principal élément déclencheur de la Grande Guerre.

Sa thèse est contestée, mais invite à l’analyse. De plus en plus de spécialistes reconnaissent aujourd’hui que la dépendance croissante de grandes puissances des marchés internationaux, par définition imprévisibles, comporte des risques majeurs. Pour affronter des conditions environnementales en constante dégradation, il ne serait en effet pas à exclure, comme le croit Snyder, qu’un pays développé capable de faire parler sa puissance militaire, cède à la panique écologique et prenne des mesures drastiques pour garantir le niveau de vie de sa population.

L’exemple de la Chine, parmi bien d’autres, peut être à cet égard instructif. Puissance industrielle, mais de plus en plus incapable de nourrir sa population avec ses seules ressources, la puissance asiatique afferme déjà un dixième des terres arables de l’Ukraine et achète autant de nourriture qu’elle peut à chaque resserrement des réserves mondiales.

«Pendant la sécheresse de 2010, rappelle ainsi Snyder, les achats paniques des Chinois ont contribué à l’apparition des émeutes de la faim et des révolutions au Proche-Orient. Les dirigeants chinois considèrent d’ores et déjà l’Afrique comme une source de nourriture à long terme.»

Les analystes politiques occidentaux sont préoccupés par une course aux armements entre les États-Unis, la Russie et la Chine. Mais à mesure que les conditions environnementales se dégradent, c’est plutôt l’issue de la bataille écologique, au double plan intérieur et international, qui peut finalement façonner le XXIe siècle.