Avril a pris sa retraite. Nous aurions voulu le remplacer par juin ou juillet; mai avait préséance. Ce mois-ci, chanté comme «le mois le plus beau», marque l’ouverture de la pêche, des semailles, du chalet, etc. On voit poindre la belle saison. Tant de raisons de se réjouir! Tant de raisons de bénir!

Lundi soir, je suis allé à la réunion pour les membres du jardin communautaire de Shippagan. J’admire cette initiative citoyenne qui permet à quiconque d’avoir une parcelle de terre pour faire pousser des légumes. C’est bon pour la santé individuelle et collective. Bon pour l’économie! Bon pour l’environnement!

Alors que de moins en moins de gens s’agenouillent dans une église, plusieurs le font dans un jardin. Pour désherber, planter, récolter. À leur insu, peut-être, pour méditer et prier. Mettre ses mains dans la terre favorise une expérience qui peut devenir spirituelle. Mettre ses mains dans l’humus, c’est reconnaître que l’on appartient à cette terre qui nous a formés et nous nourrit. Ça nous apprend à devenir humbles (ce mot a la même racine que humus). Un jardin, c’est une bénédiction.

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J’ai pensé à cette antique tradition du 5e siècle: la bénédiction des semences. Lors de la messe dite «des rogations», on demandait la protection divine pour les travaux agricoles en vue d’une bonne récolte. Alors que plusieurs redécouvrent les vertus du jardinage, des communautés chrétiennes font revivre cette tradition.

De nos jours, quel sens donner à la bénédiction des semences? Est-ce que des graines bénites vont produire davantage? Je suis le premier à être sceptique. Malgré tout, j’aime cette tradition. Je la trouve belle. Cette coutume mérite de sortir de terre à nouveau.

Étymologiquement, bénir signifie «dire du bien». Or, le premier à être béni, c’est Dieu. La messe des rogations, c’est davantage pour dire du bien de l’auteur de la vie. Parce que dans la semence qui germe et donne du fruit, les croyants y voient l’action de Dieu. Alors que certains voient uniquement une succession de procédés biologiques, d’autres y voient aussi l’action d’une origine plus grande que vous pouvez appeler la Source de vie, le Grand Esprit, la Providence ou simplement Dieu.

L’idée de providence qui sous-tend la terre nourricière existait avant l’ère chrétienne. Dans les grandes tragédies grecques, on croit en un destin. Même si la Bible hébraïque met davantage l’accent sur l’acte créateur et salvifique de Dieu, Jésus invite à faire confiance au Père qui habille les fleurs des champs et nourrit les oiseaux du ciel. À ceux qui se soucient du lendemain, il dit: «Qui peut ajouter, par ses inquiétudes, des jours à sa vie? À chaque jour suffit sa peine.» (Mt 6)

Cette croyance en l’action bienveillante de Dieu se heurte à la présence du mal et des épreuves: comment le même Dieu qui fait pousser l’herbe des champs peut-il tolérer des inondations qui mettent des cultures en péril? Parler de providence, c’est aller aux limites d’un discours sur Dieu qui pourrait satisfaire nos intelligences et évacuer toutes dimensions du mystère divin.

Au lieu de voir la bénédiction comme un paratonnerre qui empêche les calamités, elle est pour moi une manière d’accueillir ce que je reçois comme un don. Bénir des semences, c’est reconnaître que tout ce qui sort de la terre pour nourrir l’humanité est donné sans mérite. Cette abondance est donnée dans la plus pure gratuité. Bénir, c’est accueillir cette abondance avec nos sens qui entrent en vibration avec la beauté de la création. Avec notre intelligence qui en apprécie la signification. Avec notre cœur qui la reçoit comme un cadeau.

Bénir Dieu pour les fruits de la terre, c’est reconnaître notre dépendance de la terre qui nous porte et nous nourrit. C’est reconnaître que tant de choses nous sont données, gratuitement. C’est encore plus vrai pour les fruits de la mer qui n’ont pas été semés par ceux-là mêmes qui les récoltent.

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Mercredi soir, je suis allé au quai pour le lancement de la saison de la pêche aux crabes. Depuis des semaines, les pêcheurs attendent ce moment. Ils se préparent et sont fébriles. Lors des fêtes pascales, j’ai comparé leur attente impatiente à celle des saintes femmes qui accourent de grand matin vers un lieu de ténèbres qui allait devenir l’endroit de tous les possibles.

Bénir la flotte de pêche et les membres d’équipage, ce n’est pas la garantie d’une saison sans épreuves. C’est la reconnaissance de recevoir comme un don la richesse de la mer. Et comme cela va de soi lorsqu’on reçoit un don, chacun doit faire preuve de reconnaissance envers le donateur. La reconnaissance ici, c’est de faire notre part pour bien gérer les ressources et pour que tous aient des conditions de travail sécuritaires qui respectent la dignité humaine.

Sur le coup de minuit, quand les pêcheurs sont partis, j’ai prié. Je suis certain que beaucoup d’autres l’ont fait.

Des épouses et des mères priaient pour le retour à bon port de tout l’équipage. D’autres imploraient le ciel pour une pêche fructueuse. Derrière toutes ces demandes et bénédictions, c’est notre lien avec la mer qui est célébré. Chaque matin de ce mois, je redis cette prière dans mon coeur.

Dieu puissant à qui le vent et la mer obéissent, tu apaises toutes nos tempêtes.

Tu as donné à l’humanité le talent pour bâtir des bateaux qui croisent les mers à la recherche de vivres. 

Ramène à bon port l’équipage; que les cales regorgent de poissons. 

Bénis ceux et celles qui travaillent dans l’industrie de la pêche. 

Apprends-nous à faire un usage raisonnable des biens que tu nous donnes.  

Nous t’adressons notre prière par l’intercession de l’étoile de la mer.