Une vie précieuse

Le Québec a été bouleversé par le décès la semaine dernière d’une petite fille de 7 ans dont la vie fut un calvaire. Tous les abus physiques possibles, tous les mauvais traitements psychologiques possibles, elle les a vécus.

Elle fut négligée, battue, violentée, sous-alimentée, séquestrée, bâillonnée, torturée, pour finir ligotée, en arrêt cardiorespiratoire, quand les secours l’ont trouvée chez elle. Elle fut martyrisée.

Il y a tellement d’atrocités dans cette affaire qu’on dirait qu’il s’agit d’un ramassis de fake news (infotox, en français). Mais non, c’est la réalité la plus factuelle dans ce qu’il y a de plus inhumain, de plus cruel, de plus révoltant, de plus pénible, de plus indigne, de plus ignoble et de plus infâme.

Comme me l’a dit un ami, c’est «archaïque». Oui, carrément. On se croirait retourné au Moyen-Âge avec la technologie du 21e siècle!

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Ce scandale, avec tout ce qu’il réveille en moi des stigmates du passé, me propulse dans une rage sans nom, une rage froide qui donne des idées pas très catholiques.

Car plus on lit sur le sujet, plus on découvre jusqu’à quel point tout le monde savait: les familles, les intervenants sociaux, la police, la justice, l’école, la santé, etc. Et bien que certaines personnes se soient démenées comme des diables dans l’eau bénite pour la sortir de cet enfer, il se trouvait toujours quelque intervenant, ou quelque institution, ou quelque loi pour empêcher ce sauvetage.

Oui, des responsables il y en a. Et des coupables aussi.

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D’ailleurs, depuis la révélation de cette mort scandaleuse, plusieurs intervenants de la Direction de la protection de la Jeunesse, la fameuse DPJ chargée de protéger cette enfant, rejettent la «responsabilité» de cette tragédie sur le système qui gère leur milieu de travail. Ils le dénoncent sous couvert de l’anonymat, invoquant des craintes de représailles administratives s’ils révélaient leur identité sur la place publique.

Pourtant, il existe une loi québécoise protégeant les lanceurs d’alerte. Certes, l’alerte doit être signalée au Protecteur du citoyen du Québec et non pas diffusée publiquement via les médias, mais le site web du Protecteur du citoyen précise aussi qu’une «exception est prévue si l’acte nécessite une intervention urgente parce qu’il présente un risque grave pour la sécurité d’une personne…»

Alors? Pourquoi ce silence?

Ce qu’il révèle, en réalité, c’est la culture du secret qui fermente dans de telles instances, tant dans ses ramifications syndicales que patronales. C’est le triomphe du corporatisme dans tout ce qu’il a de plus affligeant. Pour ne pas dire: de plus dangereux.

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Naturellement, les explications bureaucratiques alambiquées sont toujours formulées dans une langue de bois d’œuvre. Malheureusement, à force de parler une langue de bois, on finit par penser comme une bûche.

Le corporatisme malsain et cette langue de bois mort sont des «œillères professionnelles» qu’on porte pour ne pas voir, pour ne pas avoir à assumer la responsabilité de quoi que ce soit. Rien d’étonnant à ce que tant d’intervenants dans cette histoire aient clamé piteusement: «On l’a échappé», comme s’ils parlaient d’un ballon.

Un ballon dégonflé! Oui, c’est ainsi que se sentent nombre d’enfants placés sous la tutelle de l’assistance publique. Et je sais de quoi je parle, parce que j’ai passé une partie de mon enfance et mon adolescence à être l’un de ces ballons catapultés d’un foyer à l’autre «pour mon bien», alors que je crevais d’un sentiment d’abandon.

NON, cette petite anonyme n’était pas un ballon qu’on a échappé: c’était une enfant.

Une enfant maltraitée, mal aimée, au vu et au su de tous, charroyée de tous bords, tous côtés, qu’on a martyrisée jusqu’à ce qu’elle rende l’âme, la seule chose qu’on n’a pas pu lui enlever, après lui avoir volé jusqu’à son prénom après sa mort.

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Au moment où j’écris cette chronique de l’indicible, j’apprends la naissance d’un nouveau bébé royal à Londres. Vite, je syntonise la Cibici anglaise, chambre d’écho de tout ce qui est British Royal.

Je ne me suis pas trompé: l’animatrice du moment est là, fébrile, frétillante et stridulante, en état d’effervescence avancée et postillonnant littéralement des paillettes.

Elle veut connaître l’heure précise du royal accouchement, le poids net du poupon princier. Et, bien sûr, son nom. Car voilà un enfant qui ne mourra pas dans l’anonymat. Il aura une demi-douzaine de prénoms, un nom de famille prestigieux comme l’histoire d’un royaume. Il vivra dans des châteaux. Il portera des vêtements griffés, mangera gastronomique, sera accompagné par les meilleurs tuteurs, éducateurs, protecteurs.

Bref, sa vie sera: précieuse.

Puisse-t-il être heureux malgré la cage dorée dans laquelle il devra contempler la vie.

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Le petit prince et la petite martyre: deux destins à l’opposé l’un de l’autre. Et si je contraste ainsi leurs images, c’est pour illustrer le fait que notre société a beau radoter ad nauseam qu’elle aime ses enfants, elle ne leur réserve pas tous le même sort!

Des enfants maltraités qui n’auront jamais une vie précieuse, on en fait par milliers: enfants charroyés d’un pays à l’autre, enfants laissés sans éducation, enfants soldats, enfants au travail forcé, enfants qui vivent sur des dépotoirs, enfants prostitués, enfants qui meurent de faim tous les jours.

On dit qu’on veut leur donner ce qu’il y a de mieux? Pourtant, on leur laissera en héritage une planète qu’on est en train de tuer! On leur laissera un avenir où ils devront se battre pour avoir de l’air pur et de l’eau potable!

Quand on aimera vraiment les enfants, croyez-moi qu’on va embrayer de l’avant pour l’environnement! Et on n’hésitera pas à opter pour la tolérance zéro envers tous les incompétents du monde dont la somme des inepties mènent au martyre d’une innocente petite fille!

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Agnostique ou non, aujourd’hui je veux croire que Dieu lui-même est venu arracher cette petite victime anonyme à l’indignité crasse qui fut son lot, pour lui offrir une glorieuse éternité d’un amour infini.

Puisse-t-il aussi nous aimer suffisamment pour nous pardonner d’oublier trop souvent que toute vie est précieuse.

Han, Madame?