Trudeau à la remorque du dragon

Le numéro du jeudi 7 mai du Telegraph-Journal avait une caricature très remarquée. Elle montrait l’image d’un dragon géant sur lequel était inscrit «Chine». On y voyait également une minuscule image du premier ministre Justin Trudeau, attrapant au moyen d’un fil la queue du dragon en plein vol et crachant le feu.

Le même jour, Nathan Vanderklippe du Globe and Mail racontait aux lecteurs du journal une expérience particulièrement déstabilisante. Des dirigeants canadiens, y compris «cinq ministres fédéraux différents», ont sollicité des conversations avec des fonctionnaires chinois de haut rang depuis l’arrestation à Vancouver le 1er décembre 2018, de la dirigeante de la compagnie chinoise Huawei, Meng Wanzhou. «Aucune [de ces démarches] n’a été couronnée de succès», révèle toutefois le journaliste.

Un manque de jugement

Candidat, lorsqu’on lui demandait quel était le gouvernement qu’il admirait le plus, Justin Trudeau, avait cette réponse surprenante: «Vous savez, il y a un niveau d’admiration que j’ai, en fait, pour la Chine parce que leur dictature de base leur permet de tourner, en fait, leur économie sur un dix cents et de dire “il faut devenir vert au plus vite, il faut investir dans le solaire”. »

À l’époque, la déclaration avait choqué. Politiciens et analystes tournaient en ridicule le jeune libéral et se moquaient de son manque de jugement. Aujourd’hui, l’«affaire Huawei», qui place dangereusement Trudeau le Premier ministre à la remorque de l’«Empire du Milieu», tend à donner raison à ses détracteurs.

Meng Wanzhou a été interpellée à la demande de la justice américaine qui réclame son extradition. Elle est notamment accusée d’avoir monté un réseau destiné à contourner des sanctions américaines décidées unilatéralement contre l’Iran.

La Chine a une lecture différente de cette affaire. Elle y voit plutôt un coup bas dans la course engagée avec les États-Unis pour la domination de la prochaine génération des technologies de pointe. Vue ainsi, l’«affaire Huawei» toucherait aussi à la rivalité stratégique entre la Chine et les États-Unis.

Cette impression a été renforcée par des déclarations imprudentes du président Donald Trump, suggérant qu’il pourrait se pencher sur le cas de Mme Meng lui-même s’il pensait que cela permettrait de garantir la paix entre les pays.

Un test de leadership

Ottawa ne sait plus aujourd’hui à quel saint se vouer afin d’obtenir de la Chine l’urgent élargissement de deux ressortissants canadiens détenus en Chine, Miachael Kovrig et Michael Spavor, et sauver la vie à deux autres Canadiens, dont la condamnation à mort par la justice chinoise cache mal l’influence présumée du tout-puissant Parti communiste chinois.

Dit autrement, à moins que leur dossier ne fasse partie des négociations commerciales en cours entre Pékin et Washington, il pourrait être difficile pour Ottawa de se faire écouter à Pékin.

L’«affaire Huawei» risque ainsi de devenir un des sujets de discussions lors de la prochaine campagne électorale au niveau fédéral. Déjà cette semaine, le leader conservateur Andrew Scheer énonçait sa vision de la politique étrangère canadienne dans un discours à Montréal. Sans surprise, le dirigeant conservateur en a fait de la Chine un de ses thèmes centraux.

Il préconise rien de moins qu’une «remise en question totale» des relations du Canada avec la Chine. Désignant le pays asiatique le principal et le plus fort «propagateur des valeurs autoritaires» dans le monde, Scheer dit écarter tout accord de libre-échange avec la Chine, à moins en tout cas que Pékin n’embrasse un «système d’État de droit fonctionnel».

Andrew Scheer préconise la manière forte avec la Chine. Une telle approche est-elle toutefois réaliste?

Un monde nouveau

En devenant depuis 2014 la première économie mondiale en termes de parité du pouvoir d’achat, la Chine a du même coup fait basculer le centre de gravité de l’économie mondiale en Asie.

Nous entrons pour ainsi dire dans un monde nouveau, dominé par plusieurs puissances, dont les trois plus grandes sont les États-Unis de Donald Trump, la Russie de Poutine et la Chine de Xi Jinping. Or, comme l’écrit le politologue Frédéric Mérand: «En révolutionnant la politique américaine, Donald Trump risque de faire basculer le centre de gravité du système international dans le camp illibéral».

Dans ce contexte, la tâche principale des pays, voisins et éloignés de Pékin, consiste à réévaluer les nouvelles options stratégiques à leur disposition. Le Canada n’échappe pas à cette nouvelle réalité internationale.

Mais, comme l’explique en substance Jocelyn Coulon dans son récent essai Un Selfie avec Justin Trudeau, on ne peut pas dire que Trudeau et son équipe se soient montrés particulièrement aptes à relever cet important défi.