Lundi dernier, je suis arrivé au centre de ressourcement d’Edmundston pour la retraite des prêtres. Je me suis installé dans la chambre qui m’était assignée au bout d’un corridor. Juste en face, des livres usagés traînaient sur une table. Sur le dessus de la pile, le livre de Jean Vanier: La communauté, lieu du pardon et de la fête (Fleurus, 1979).

J’ai pris ce livre-fondement de la philosophie de Jean Vanier pour en relire quelques extraits pendant la semaine. En me disant que ce serait ma manière de me faire proche de Jean qui était entré aux soins palliatifs un peu avant Pâques. Mardi matin, j’apprenais son décès.
Pour ceux qui l’ont connu, et pour les nombreux autres qui en ont entendu parler, il demeure un témoin de l’amour de Jésus pour toute vie bafouée et vulnérable. Il a non seulement valorisé cette vie fragile, il l’a embrassée en choisissant de vivre avec des personnes handicapées. Il laisse à notre monde un grand héritage.

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En remontant le fil du temps, on s’aperçoit qu’une carrière prometteuse s’offrait au jeune Jean. D’un physique imposant, ce brillant étudiant aurait pu gravir les échelons de la Marine Royale Britannique ou encore de l’Université de Toronto. Mais déçu autant du monde militaire qu’universitaire qui mise sur la compétition et qui proscrit l’ignorance et la faiblesse, il décide de consacrer sa vie à une valeur opposée à la concurrence et à la performance: la communion.

La plupart connaissent les grands traits de sa vie. Sa naissance en 1928 à Genève alors que son père est en mission diplomatique (son père, Georges, deviendra le 19e gouverneur général du Canada en 1959). Sa carrière dans la marine et dans le milieu universitaire. Sa visite d’une institution psychiatrique française qui le bouleversera au point de fonder une maison d’accueil, nommée l’Arche, pour les personnes handicapées en 1964.

Cette première fondation va essaimer: aujourd’hui, plus de 150 maisons sont établies dans 40 pays. À cette œuvre, il faut ajouter le réseau chrétien «Foi et Lumière» qui soutient des familles avec des enfants ayant un handicap. Animé d’une grande confiance, il a laissé à d’autres la gouvernance de ces organisations dès les années 1980. Depuis lors, son travail d’auteur et d’animateur a mis en valeur le rôle des pauvretés individuelles comme chemin d’humanisation.

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Il a reçu de nombreux hommages au cours de sa vie. Et de nombreux titres: sacrement de la tendresse, homme de compassion, icône de la miséricorde, apôtre de l’amour, voix des sans-voix. Tout cela lui convient.

Avec son départ, l’Église perd une de ses figures-phares. Un saint de notre temps. Au cours de son histoire, l’Église a canonisé d’illustres confesseurs et théologiens, des fondateurs d’instituts et de communautés religieuses. Ces gens dotés d’une intelligence et d’un sens de l’organisation exceptionnels étaient des modèles.

De nos jours, ce qui suscite l’admiration du monde, ce sont des vies données par amour. Comme celle de Jean. De mère Thérésa aussi. Et Viola Desmond, Oscar Romero, etc. Ces témoins donnent la note juste pour une symphonie au diapason de l’évangile.

Jean Vanier a toujours gardé un lien fort avec le Canada. Et avec le Nouveau-Brunswick. À Edmundston, il est allé à la rencontre des groupes de Foi et Partage et a animé des retraites au centre diocésain. À Moncton, il a accepté l’invitation de son ami feu Donat Chiasson pour aller partager ses convictions avec les diocésains. À Ste-Anne-du-Bocage, il a participé à l’animation de la neuvaine en 2004. Il avait alors livré un témoignage évocateur sur le privilège de pouvoir vivre simplement: c’est souvent à cette condition que des fêtes peuvent faire irruption dans le quotidien.

J’ai collaboré avec lui pour préparer les catéchèses des JMJ de Toronto en 2002. Chaque catéchèse (au nombre de trois pendant les JMJ) est habituellement donnée par un évêque et se conclut par la liturgie eucharistique. Lors de la catéchèse du vendredi animée par des communautés de l’Arche, Jean Vanier était catéchète. Il avait proposé qu’au lieu de se terminer par la liturgie de l’eucharistie, la catéchèse se termine par la liturgie du lavement des pieds. Il avait même souhaité que toutes les catéchèses du vendredi prennent fin ainsi.

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La liturgie du lavement des pieds a le mérite de pouvoir être comprise sans explication. Pour la vivre, il n’y a pas de barrière linguistique ou confessionnelle. Dans les communautés de l’Arche, le lavement des pieds a une place importante. «En se mettant à genoux, Jésus montre son désir profond d’abattre les murs qui séparent les maîtres des esclaves, de détruire les préjugés qui divisent les êtres humains entre eux.» C’est en étant témoin de ce geste que Emmanuel Carrère dit avoir touché du doigt le Royaume lors d’un séjour à l’Arche (Le Royaume; Éditions POL, 2014)

En un condensé, le geste du lavement des pieds résume toute la vie de Jean. Il a pris la place du serviteur. À la fin d’une vie donnée et remplie, Jean Vanier nous quitte, en regardant en arrière, avec son sourire désarmant, nous disant ce que Jésus lui-même disait à ses disciples après leur avoir lavé les pieds: «Comprenez-vous ce que je viens de faire? C’est un exemple que je vous ai donné pour que fassiez de même.»