La guerre froide sino-américaine

Beaucoup de Chinois et d’Américains, de pays alliés, d’ambassades et d’organisations internationales craignent une guerre commerciale incontrôlée entre Pékin et Washington et en appellent à un règlement rapide. Au lieu de cela, l’épreuve de force entre les deux plus grandes puissances du 21e siècle pourrait dégénérer rapidement et prendre la forme de la rivalité entre les États-Unis et l’Union soviétique qui a dominé la politique mondiale de 1947 à 1990.

1) Une coopération conflictuelle
La guerre froide se caractérisait par une coopération marginale entre l’Union soviétique et les États-Unis dans les domaines diplomatique, économique et institutionnel. À l’opposé, les tensions grandissantes entre Pékin et Washington interviennent aujourd’hui dans un climat souvent décrit comme «coopératif». Ce climat pourrait néanmoins être trompeur.

Les germes de suspicions tendent à empoisonner la coopération sino-américaine naissante. Par exemple, Pékin crie à l’interférence dans ses affaires intérieures à chaque fois que Washington évoque le mépris chinois pour les droits humains. Pékin est aussi accusé de pratiquer l’espionnage contre les firmes américaines.

2) Un discours va-t’en guerre
La guerre froide se traduisait par ailleurs par une intense course aux armements, l’Union soviétique et les États-Unis montrant au besoin leurs muscles nucléaires, dans un contexte de crises sur le continent européen. Les États-Unis et la Chine dépensent actuellement beaucoup moins dans le domaine militaire et leur posture nucléaire est nettement moins affichée. De même, à l’en juger à l’aune européenne, l’Asie d’aujourd’hui paraît relativement stable.

Tout cela est cependant en train de changer. Le 4 octobre 2018, le vice-président américain Mike Pence affirmait dans un discours retentissant la volonté de son pays de confronter la Chine sur tous les fronts: sur ses «interférences dans la politique américaine»; sur ses politiques commerciales et d’investissement; sur ses vols présumés de la propriété intellectuelle et son plan de développement industriel; sur ses cyberattaques; sur sa « diplomatie de la dette»; sur sa culture de la censure.

L’administration Trump multiplie les patrouilles de la marine américaine dans les mers est et sud de la Chine, où elle a construit des installations militaires sur des îlots artificiels revendiqués par Pékin, mais également par des pays voisins comme le Japon, le Vietnam, les Philippines et l’Indonésie.

3) Une bataille idéologique
La guerre froide était surtout un conflit idéologique entre le libéralisme promu par les États-Unis et le communisme soutenu par l’URSS. La rivalité sino-américaine est aussi un conflit idéologique opposant une «Chine autocratique» à une «Amérique libérale».

Depuis son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, la Chine a grandement récolté les avantages du système commercial et d’investissement mondial, pratiquant cependant un «capitalisme d’État»: le gouvernement pilote directement l’économie de marché.

Le système politique chinois devient aussi de plus en plus autoritaire et liberticide. Prend actuellement vie en Chine un état de surveillance dans un pur style «Orwellien»: contrôle total de l’information et surveillance totale de la maison, du bureau et de la rue. Il existe un système virtuel de notation des citoyens: les “bons” sont récompensés; les “mauvais” sévèrement punis.

4) Un conflit mondial?
D’aucuns pensent que les conséquences globales d’une guerre froide sino-américaine seraient encore plus sévères que celles de la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique. L’URSS était une puissance déclinante, avec un modèle économique déficient. La Chine est sur le point de devenir la première économie mondiale et son « modèle autoritaire » séduit de plus en plus.

La Chine est également pleinement intégrée à l’économie mondiale et à celle américaine en particulier. Partant de ce constant, Nouriel Roubini, professeur américain et ancien conseiller en économie et en affaires internationales à la Maison Blanche dans l’administration Clinton, dit craindre qu’une guerre froide à grande échelle puisse déclencher une nouvelle étape de «démondialisation», ou au moins une division du monde en deux blocs économiques incompatibles.

Le risque d’une «animosité mutuelle» est bien réel. Il se vérifie dans la stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump qui identifie la Chine comme un «rival» stratégique. Elle restreint les investissements directs chinois dans des secteurs sensibles, et combat le monopole de compagnies chinoises comme ZTE et Huawei dans des industries stratégiques comme l’intelligence artificielle et la technologie 5G.

Partenaires et alliés sont invités à se joindre à la croisade contre la Chine. Et à s’abstenir de participer au projet chinois «une ceinture, une route» qui vise à construire des infrastructures maritimes et terrestres à travers l’Eurasie et le reste du monde. La plupart des gouvernements choisissent pour le moment le non-alignement. Une telle stratégie est-elle viable?