Entre deux éternités

Cocorinooo! Holé que je me suis ennuyé de vous autres! Deux semaines longues comme une éternité. À cause du lien affectif invisible qui me lie à vous, écrire ma chronique est un moment de grâce dans ma vie, et je vous remercie d’être là, chaque mercredi, aux aguets.

Pendant ce court laps de temps, je suis allé au Madawaska et j’y ai vécu, comme l’a si bien titré le journal, «un week-end inoubliable». Outre l’octroi du doctorat et le lancement du livre, ce qui m’a le plus bouleversé ce furent des retrouvailles de toutes natures: anciens pédagogues, amis de longue date, parenté. Sans oublier vos coucous, attentionnés lecteurs zé lectrices attentives.

Bref: j’avais l’impression d’être installé sur un carrousel d’amour tournant à toute vapeur!

Bien que je sois revenu à la maison littéralement éreinté du stress que je trimbalais dans mon aura depuis quelques semaines, dès mon retour j’ai décidé d’entreprendre le plus grand ménage de ma vie! Icitte on trie, on recycle et on vide la baraque!

Gros mystère corollaire: dans ma remise, j’ai près de deux douzaines de boîtes emballées à Moncton en juillet 1988, après la fermeture du Matin, et que je n’ai toujours pas ouvertes depuis! J’avais 38 ans à l’époque, j’en ai maintenant 69… et j’ai oublié ce qu’elles contiennent. Qu’est-ce qu’il y a là-dedans, dieux du ciel? Et que vais-je en faire?

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Ce retour à la vie normale me stimule, certes, mais la perspective d’un dépouillement de boîtes visant à alléger le poids des ans qui me restent à vivre, je l’appréhende un peu, car c’est l’amorce d’un long processus constitué de milliers de petits deuils que j’aurai à faire.

C’est une démarche que plusieurs personnes autour de moi ont entreprise. Indépendamment des circonstances qui l’enclenchent, c’est un phénomène lié à l’âge, je crois bien.

C’est l’âge où l’on entreprend d’éplucher notre vie, notre tête, notre cœur, une pelure à la fois, pour apercevoir, dans le flou d’une intime vérité, ce qui vibre au centre: cet atome lumineux scintillant dans le cosmos de notre âme. J’ai hâte et, oui, j’ai peur un peu aussi.

Cela dit, j’ai quand même jeté un coup d’œil sur la planète ces derniers temps. Oh là là!, les souris en ont profité pour danser le cotillon quand mononc matou a fait mine de s’absenter!

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En Grande-Bretagne, Theresa May a annoncé son Brexit personnel, ayant épuisé toutes ses cartes, et même ses jokers. Mon maire aussi a jeté l’éponge: Luc Ferrandez, le fameux maire marâtre du Plateau selon certains, s’est finalement aperçu que ses sparages verts ubuesques provoquaient de l’urticaire municipal. Bref: qu’il ne faut pas pousser mémé Valérie Plante dans les orties!

De son côté, Trump en a profité pour se pousser au Japon, probablement pour fuir la pluie acide des commentaires et quolibets d’une opinion publique américaine ébranlée par les révélations troublantes du rapport Mueller et par les effets appréhendés des guerres tarifaires et isolationnistes que mène ce président, avant d’en mener de plus cruellement mortelles au Moyen-Orient, probablement d’ici les prochaines élections. Lui qui aime se vanter d’être «le plus» en tout: oui, il est décidément «le plus mauvais» président de l’histoire des États-Unis!

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Autre fait digne de mention: les élections européennes. Gros brassage de cartes qui a vu l’extrême-droite arriver sérieusement en tête des suffrages en France, en Italie et au Royaume-Uni. Mais, malgré tout ce qu’on peut dire en France de sa victoire d’environ un point de pourcentage sur La République en marche (LaREM), le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen a fait un score moindre qu’en 2014 et aura probablement quelques députés en moins.

Donc, pas de quoi crier au loup plus fort que d’habitude, certes, mais la nécessité de la vigilance demeure car, comme le disait en studio dimanche un analyste politique «le Rassemblement national est passé d’un vote de protestation à un vote d’adhésion». Et l’enracinement des populismes, autant à gauche qu’à droite, autant en France que dans les autres pays de l’Union européenne, n’augure rien d’inspirant.

Notes d’espoir: la poussée des Verts et le maintien des éléments pro-Union européenne. Respirons. Un peu.

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Vue d’ici, la complexité de ces élections peut sembler rébarbative et en laisser plusieurs indifférents. Mais il se joue en Europe, à l’heure actuelle, une partie d’échecs qui risque d’avoir un impact politique aussi déterminant pour nous, ici, que les révolutions et insurrections qui enveniment les relations entre les Arabes, les Perses, les Juifs, les Turcs et les Kurdes au Moyen-Orient.

Conjuguées au bordel politique américain actuel, aux velléités hégémoniques de la Russie, à l’expansion économique agressive de la Chine, les turbulences européennes et moyen-orientales forment un sinistre bouquet explosif susceptible de faire de notre planète, déjà malmenée écologiquement, un champ de bataille infernal.

Je ne le prédis pas, j’avance simplement qu’on doit garder un œil ouvert sur ce qui se passe, apprendre à décortiquer les liens entre une crise tarifaire et une montée populiste, entre des élections démocratiques et des courants fascistes, entre le désir d’égalité d’une partie de l’humanité et le désir de domination de l’autre partie.

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MARION BÉLANGER: LE BON PROF

Si je cherche tant à comprendre le monde et à tenter de me l’expliquer, c’est parce que j’ai eu le privilège d’avoir un prof de philosophie extraordinaire qui m’a ouvert les yeux sur la vie: Marion Bélanger.

Il m’a fait prendre conscience de la nécessité d’un questionnement perpétuel. Il m’a appris à apprendre, à vouloir trouver, donc à chercher. Il a suscité ma curiosité, il l’a alimentée. Il m’a fait saisir que la curiosité intellectuelle, on doit la cultiver. Entre deux tounes de Barbara et de Three Dog Night, il m’a fait voyager de Comte à Kant à Durkheim.

J’ai retenu l’essentiel: son engagement, sa lumière intellectuelle.

Dimanche, il est entré dans l’éternité du souvenir. Mes vacances sont terminées. Et la vie continue. Salut, Marion!

Han, Madame?