Le vilain mot génocide

J’entends souvent le mot «génocide», ces temps-ci. C’est un mot que je crains comme la peste avec son aura cruel, définitif, absolu. Tuer un peuple, c’est toute une histoire. Pire: c’est l’Histoire!

Je suis toujours sur mon quant-à-soi lorsqu’on profère ce mot, car je redoute d’être accusé de complicité même si je ne suis en rien responsable de l’atrocité en question.

Je n’accepte tout simplement pas que ça me retombe sur le dos.

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Pour les fins de cette chronique, que j’écris avec des gants blancs tant je m’avance en terrain inconnu, je suis allé me renseigner sur le sens du vilain mot génocide.

La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée à Paris en 1948, stipule que «le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel:

  • a) Meurtre de membres du groupe;
  • b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe;
  • c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle;
  • d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe;
  • e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe.»

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Compte tenu de cette définition, les commissaires de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) qui dévoilaient leur rapport final lundi ont-elles raison de parler de génocide des autochtones?

Des meurtres de membres du groupe, il y en a. C’est même pour ça que l’enquête fut créée.

Des atteintes graves à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe, on en voit des exemples épisodiquement dans les nouvelles désastreuses qui nous parviennent de certaines réserves particulièrement amochées (drogues, alcool, violences).

soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, si elle n’est pas proclamée publiquement, est minimalement un fait avéré, comme l’attestent les conditions de vie minables sur certaines réserves.

Des mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe, il y en a eu avec la stérilisation forcée de femmes et de jeunes filles autochtones.

Quant au transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe, encore là c’est un fait réel qui a fait scandale et pour lequel une autre commission a déjà enquêté.

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Mais n’y a-t-il pas dans la notion du mot génocide une question d’intention? Pour commettre un génocide, un État ne doit-il pas le vouloir, le décider et passer à l’action? C’est là que le bât blesse, selon mes minuscules compétences en la matière, car je suis persuadé que l’État canadien (du moins depuis ma naissance) n’a jamais cherché sciemment à éradiquer une partie de sa propre population.

L’idée même qu’il pourrait en être ainsi me révulse. On a beau avoir des tonnes de raison de critiquer notre pays, mais de là à lui imputer des intentions génocidaires, il me semble que c’est trop fort.

Je n’ai pas lu le rapport encore, mais pour que les commissaires aient conclu qu’il s’agissait d’un génocide (donc, selon moi, quelque chose d’intentionnel), il faudrait qu’elles aient démontré que les situations qu’elles dénoncent, toutes plus cruelles les unes que les autres, forment en réalité un tout systémique. Bref, que le tout est plus grand que la somme de ses parties.

Je m’arrête ici. J’atteins le point zéro de mon ignorance en la matière. Mais je vais me renseigner. Je vous en reparlerai peut-être, si vous êtes sages.

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Ce qui m’agace déjà, cependant, c’est que dans les prochaines semaines on va entendre des cohortes de ti-jos-connaissants qui vont y aller allègrement d’objurgations de toutes natures à ce sujet.

Je ne serais pas surpris d’apprendre, d’ici la fin de l’été, que le concept est aussi exponentiel qu’élastique et qu’il se pourrait fort bien qu’au Canada tout le monde soit sujet à une dérive génocidaire plus ou moins organisée, tant le phénomène de victimisation est répandu et… populaire.

C’est regrettable, car ce débat sur le mot génocide risque fort de masquer, encore une fois, la réalité pourtant si évidemment difficile que vivent tant et tant d’autochtones, les vraies victimes dans cette affaire.

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Et pendant que je m’épivarde sur le sujet du génocide, j’entends à la télé qu’on veut (déjà!) élargir l’aide médicale à mourir aux personnes inaptes. Par exemple, atteintes de démence ou d’Alzheimer.

La loi actuelle prévoit, il me semble, que la personne demandant de l’aide à mourir doit être en danger de mort (prévisible) et pouvoir (re)formuler sa volonté au moment précis de l’acte médical en question.

L’élargissement permettrait à quelqu’un (qui?) de décider que telle personne souffrant d’Alzheimer avancé, disons – et qui aurait déjà manifesté le souhait, du temps où elle se portait bien, qu’on ne la laisse pas végéter dans cet état de maladie –, et n’ayant plus de qualité de vie, serait maintenant «prête» pour son injection létale.

Là, me semble qu’on passe du génocide à l’euthanasie. Pis j’ai peur!

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On a beau se vanter d’être plus fins que les autres au Canada vu qu’on a aboli la peine de mort, mais on trouve toutes sortes d’entourloupettes pour finir par se débarrasser de personnes encombrantes. Voilà, la réalité crue.

Des personnes qui ne nous reconnaissent plus, qui nous dérangent, ça coûte cher, pis le confort des proches et le budget de la Santé devraient passer avant la vie de quelqu’un qui ne sait plus qu’il est en vie?

Même si je comprends intellectuellement le raisonnement derrière cette idée, un restant d’humanité en moi crie au secours.

Cerise sur la gâteau: dernièrement, j’ai vu un reportage où des écolos bizarroïdes avançaient l’idée de ne plus enterrer les morts ni les incinérer, mais d’en faire une sorte de compost domestique. Là, vraiment, je débarque!

Le peu de cas que l’on fait de la mort révèle le peu d’importance que l’on accorde à la vie. Serait-on en train de s’auto-génocider?

Han, Madame?