De rien!

Depuis le temps, vous aurez noté que mes chroniques sont placées sous la rubrique «de tout et de rien». En réalité, ce chapeau résume la «négociation» téléphonique que j’ai eue, en 2001, avec les autorités du journal de l’époque pour discuter de l’ampleur de ma liberté de me secouer les plumes, ici même.

C’est ainsi qu’il fut décidé que je pourrais parler de tout et de rien. Voilà. Ce qui fut dit fut fait.

Et c’est pourquoi, aujourd’hui, j’ai l’honneur de vous annoncer que je me propose de ne vous parler que de rien!

Car, bien que «rien» soit un mot dont on ressent intuitivement le vide, il n’est rien de plus, rien de moins qu’un mot magistralement complexe! En effet, si «toutte est dans toutte», comme le chantait naguère le truculent barde Raôul Duguay, c’est dans l’abysse du mot rien que cette totalité se niche. Incroyable, non?

Le mot rien est un fourre-tout. Et comme mon côté touche-à-tout alimente bien ma curiosité, j’aime farfouiller dans cette besace et même, mine de rien, d’en faire un sac à malices, à la recherche d’un diamant brut, d’un déclic neuronal, d’un éblouissement aussi fugace que galvanisant.

Par conséquent, je trimbale toujours mon baluchon sémantique dans mes pèlerinages au pays des mots. Même si parfois je n’y trouve que dalle. Bref, que je n’y trouve rien.

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On utilise le mot rien à tout bout de champ, parfois pour boucher un trou dans un dialogue qui fuit de toutes parts, ou pour se scandaliser d’une attitude politique, ou pour clore un argumentaire à bout de mots. Ou pour rien, tout simplement.

Il paraît même, selon certains esprits scientifiques assis entre les deux chaises de la foi et de la raison, qu’avant Tout, il n’y avait rien.

maginez le panorama: à perte de vue cosmique il n’y a rien, absolument rien, et puis tout à coup ce rien explose! C’est le Big Bang.

(Big Bang: On notera que la Création a été réalisée en anglais. Le co-premier ministre Austin du Niou-Brunswick a donc bien raison d’exiger que l’on respecte le vœu originel du Créateur. Don’t droppe de potéto, bro!)

En revanche, il arrive que d’un rien, certains fassent tout un plat. D’aucuns osent même se vanter qu’un rien les habille. Non, non, ce ne sont pas des moins que rien: ça leur permet de s’habiller en un rien de temps! Chanceux, va!

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Bon, j’espère que vous me suivez toujours, mystiques lecteurs zé lectrices mystifiées! Aujourd’hui, c’est tout ou rien! Sinon, je serais en train de vous astiquer l’hypothalamus avec une chronique soporifique sur Andrew Scheer, l’homme au sourire bleu qui veut la job de Justin sous prétexte qu’il la ferait mieux, ce qui reste à être démontré.

Mais bon, je n’y suis pour rien et ça ne sert à rien de s’énerver pour trois fois rien. Tout passe! Même s’il arrive que ce soit si peu que c’est comme si de rien n’était. Souvent, les chefs de parti passent dans notre firmament politique comme des outardes déboussolées qui ne reviennent jamais, ne laissant en héritage que rien de rien.

Les idées des siècles d’avant passent également, bien qu’une idée prenne du temps avant de disparaître! On n’y peut rien, et c’est normal compte tenu du temps que ça prend à en énoncer une, jaillie du rien, qui n’avait jamais été formulée auparavant.

Exemple: s’il a fallu attendre le 19e siècle pour que naisse l’idée des premiers moteurs à essence pour les automobiles, il faudra du temps pour la voir disparaître: elle ne veut pas mourir, même si rien ne va plus, même si elle est en train de faire mourir la planète.

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Comme vous le constatez, ahuris lecteurs zé lectrices ahurissantes, aujourd’hui je me contente de peu, je surfe sur le rien. Aujourd’hui, un rien fera l’affaire. Surtout qu’il fait chaud comme en enfer et que je ne sais pas s’il est socialement permis de commencer à chialer sur la chaleur insupportable quand l’été n’est même pas commencé et que rien que la semaine passée encore on se lamentait qu’on gelait.

Ciel, me semble que je fais de longs paragraphes aujourd’hui. Ça finit pu!

Bon, au moins le précédent aura été bref.

Le suivant aussi!

En somme, c’est comme la vie. Certaines idées, certaines situations, ou certains moments nous marquent plus que d’autres, indépendamment de leur longueur, du temps de notre vie qu’on doit y consacrer.

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Parlant du sacré, il paraît que le tennisman Untel vient d’être «sacré» pour la douzième fois à Roland-Garros!

Autrefois, c’était les rois et les reines qu’on sacrait, et le pape itou, et dans des basiliques, pas sur des terrains de tennis. Et on ne les sacrait qu’une seule fois.

Cette image et le choix des mêmes mots pour décrire un geste qui relève vraiment du sacré et un geste qui relève à peine du poignet illustrent à merveille l’état de la conscience de l’humanité en ces jours qui sentent la fin du monde.

Bon, j’aligne trois petites étoiles et je change de sujet, celui-là me déprime pour rien.

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Que disais-je? Ah oui: rien!

Pourtant, ce ne sont ni les sujets qui manquent, ni l’ambition de les éplucher pour vous, ni même le torticolis qui me donne l’apparence de l’homme éléphant, mais aujourd’hui je sens mes doigts réfractaires à l’idée de vous tanner avec des trucs dont on n’a rien à cirer!

Disons que j’ai profité de l’occasion pour arpenter avec vous les méandres d’une pensée entortillée autour d’un rien qui se cherche. Ça donne une chronique à l’état brut et y a rien là!

Comme disent les adorables Frönçais: «quand je dis ça, je dis rien».

— Coudon, cher, fais-toé une idée! Tu dis ça ou tu dis rien? Si tu dis rien, tais-toé!

Oui, Madame! De rien!