La folle course

Quelqu’un viendrait me demander ce que je pense des coureurs d’endurance et il y a de bonnes chances que je réponde qu’ils sont un brin fêlés dans leur caboche. Je dis cela sans méchanceté. C’est justement le sentiment que ces drôles de bibittes m’inspirent.

Et savez-vous quoi? Parmi ces étranges bipèdes, je soupçonne que certains d’entre eux me donneraient raison avec un sourire qui leur fendrait le visage d’une oreille à l’autre.

Je les imagine très bien me dire oui en ouvrant la bouche tel un pac-man pour bouffer un pac-gomme, pour faire ensuite subir le même sort aux fantômes.

C’est vous dire comment je les trouve bizarres.

Une autre chose que je sais à leur sujet, parce que ça adonne que j’en connais maintenant un certain nombre, c’est qu’ils ont tous en commun d’être forts sympathiques.

Ce qui se veut quand même un drôle de contraste pour des gens qui aiment autant en baver dans leurs loisirs. Tant physiquement que mentalement, ils aiment souffrir. Oh ça, oui.

J’y pense, c’est peut-être pour eux que Julie Daraîche chantait: «Aimer, souffrir, pardonner, oublier».

Mais ce qui ne cesse de me dépasser vis-à-vis ces adeptes de l’autopunition, c’est leur soif insatiable de repousser les limites. Leurs limites. Et chanceux qu’ils sont, il se trouve des sadiques pour leur inventer des épreuves de plus en plus démentes.

Le genre d’aventure qui me pousserait à vendre mon âme au diable en échange d’une rasade de potion magique du druide Panoramix. D’autant plus que l’histoire que je m’apprête à raconter se passe en France.

Bref, la dernière odyssée en date a pour nom la Chartreuse Terminorum, une course que personne ne termine. Vous avez bien lu, une course de 300 kilomètres (5 boucles de 60 km) dans les montagnes avec un dénivelé de 25 000 mètres qui, chaque année, ne couronne personne parmi les 40 participants acceptés annuellement.

Et ça les rend heureux en plus.

Pour la troisième édition de cette épreuve fortement inspirée du Barkley BFC, on retrouvait l’Acadienne de Nigadoo Johanne Thériault.

J’ai jasé au téléphone une bonne demi-heure avec Johanne, mardi matin. Enfin, jaser est un bien grand mot parce que j’avais parfois l’impression de parler seul tellement elle demeurait longuement muette après la plupart de mes questions.

«Excuse-moi Robert, je réfléchis. Je suis tellement fatiguée», a-t-elle fini par me lancer, parce que je ne cessais de dire ‘‘Johanne?’’ au bout d’un instant afin de m’assurer qu’elle ne dormait pas au bout du fil.

Toujours est-il que Johanne est catégorique, la Chartreuse Terminorum est la course d’endurance la plus difficile au monde.

«J’ai fait le Barkley l’an dernier et ça ne se compare pas. La Chartreuse est beaucoup plus difficile», m’annonce-t-elle.

«Il faut mettre les choses en perspective. Il y a cinq boucles de 60 km à franchir et il est seulement arrivé deux fois que quelqu’un parvienne à compléter la troisième boucle. En fin de semaine, Alexandra (Rousset) est devenue la première femme en trois ans à compléter une boucle. La Chartreuse, c’est un terrain où chaque pas se fait dans l’inconnu», raconte-t-elle entre deux silences.

Vous voulez savoir jusqu’à quel point la Chartreuse se distance des autres courses? Lisez bien ce qu’en dit Johanne.

«Tu arrives d’abord au site de La Diat où on t’annonce que le départ sera donné entre minuit et midi. On te donne aussi un plan de la région, une boussole et des indices qui ont été écrits de façon poétique. Le but des indices est de nous confirmer que nous sommes sur le bon chemin, mais encore faut-il que tu en aies compris le sens», confie-t-elle.

«Donc, en plus du travail physique tu as aussi un travail intellectuel à faire tout en faisant la montée. Parce que crois-moi ça monte et ça monte. Ça n’arrête pas de monter tellement il y a un gros dénivelé. Et plus tu montes, plus ton corps est fatigué et tu dois quand même composer avec les indices pour continuer», souligne Johanne.

Malheureusement pour elle, elle s’est égarée à un moment donné. Et quand je dis égarée, ce n’est pas une blague. Imaginez-vous donc qu’elle s’est retrouvée à plusieurs dizaines de kilomètres du bon endroit.

«À cause d’une erreur, ça m’a mené très loin de la bonne route. Je suis arrivée dans un village (Saint-Laurent-du-Pont) que je ne connaissais pas et j’ai bien vite compris que la décision raisonnable était d’abandonner. Par contre, il y a un règlement qui veut que tu doives retourner au site par tes propres moyens au risque de se faire suspendre pour deux ans. Comme j’ai l’intention de revenir en 2020, j’ai dû me débrouiller. J’ai marché longtemps tout en faisant du pouce. Une personne m’a finalement fait embarquer et nous avons roulé près d’une demi-heure avant d’arriver au site de La Diat», raconte-t-elle en riant.

«Je peux te dire que je ne suis pas la seule personne qui se soit trompée. La Chartreuse est organisée de façon à ce que tu échoues lamentablement à ta première participation. Le problème avec cette course quand tu la fais pour la première fois, c’est qu’il n’y a aucune préparation qui peut être à la hauteur du parcours», révèle-t-elle.

En tout et partout, Johanne croit avoir franchi une trentaine de kilomètres dans la bonne direction. Elle en a parcouru beaucoup plus par la suite pour rien. N’empêche qu’elle est plus motivée que jamais à y retourner.

– Mais pourquoi se faire autant de mal Johanne?, que je lui ai demandé.

«Nous allons chercher des émotions, finit-elle par dire après un autre long silence. Tu ne sais rien du parcours avant de partir. Tu ignores quelle sera la météo et à quel point ce sera difficile physiquement et mentalement. Tu sais par contre qu’il va y avoir une fin, qu’elle soit positive ou négative», indique-t-elle.

Dans une course d’endurance comme la Chartreuse, comme tu ne peux pas vraiment atteindre le plateau final, il y a toujours moyen d’aller chercher quelque chose de plus. De repousser encore plus loin tes limites. C’est pourquoi je veux y retourner. Je vais continuer de l’attaquer jusqu’à ce que je sois satisfaite», termine-t-elle.

Johanne Thériault en compagnie de celui qui a créé le Barkley BFC, Lazarus Lake, le célèbre parcours qui a servi d’inspiration pour la Chartreuse Terminorum.