Entre le voile et la grâce

Le soleil faisait le clown entre deux immenses boules de ouate céleste, les fleurs du balcon exultaient de résilience, les moineaux folâtraient dans les branches de Dieudonné, mon érable enchanté. L’Univers jouait son rôle et je mettais la dernière main à ma chronique.

Je suis allé m’asseoir sur le balcon pour méditer sur ce que je venais d’écrire: une chronique traitant de la loi sur la laïcité que venait d’adopter l’Assemblée nationale du Québec. Et j’ai décidé de réécrire ma chronique. Parce que dans ce temps-ci, je remets tout ce que je pense en question.

Il paraît que le doute est salutaire. Tant mieux, car je ne suis plus certain de rien.

***

On vit à l’ère du flash, du flou, du superficiel et on exige des certitudes, des vérités, des absolus. On se gargarise de mots à la mode – appropriation culturelle, amalgame, convergence, laïcité – croyant définir nos valeurs contemporaines avec des artifices sémantiques.
On croit «savoir» parce qu’on a googlé un mot, qu’on a lu une explication approximative sur Wikipédia, qu’un twit a gazouillé sur notre écran de téléphone.

On fouille notre passé collectif pour tenter d’en réparer ses erreurs, croyant absoudre notre présent de ses propres tares. On lave le linge sale de notre passé dans l’eau polluée de notre présent. Et on prétend laver plus blanc que blanc en javellisant nos mots usagés.

***

C’est dans ce contexte qu’a été adoptée dimanche soir dernier la loi sur la laïcité. Pourtant, malgré sa portée universelle (qui englobe toutes les religions et tous les Québécois, qu’ils se réclament d’une majorité ou d’une minorité), c’est la question du port du voile qui retient essentiellement l’attention.

Ce n’est pas étonnant, car le voile (sous ses diverses formes) fait l’objet de différents interdits dans plusieurs pays, y compris des pays musulmans, et, fait intéressant, tout particulièrement dans les milieux d’éducation.

Le voile est apparu bien avant l’islam. Déjà, dans l’Antiquité, les vestales romaines, pourtant joliment païennes, étaient voilées. Il y a toutes sortes de voiles: le voile de la carmélite, le voile de la musulmane, sans oublier le voile de la mariée!

Le voile a une fonction sociale importante car il trace une démarcation entre le privé et le public et surtout entre le sacré et le profane. C’est pourquoi il nous interpelle tant.

Parce que, veux, veux pas, le sacré nous titille la conscience. Ni la laïcité, ni l’athéisme ne parviendront à éteindre la «lampe du sanctuaire» qui brille au cœur de l’humanité. Même si la lueur est faible.

***

Cette loi est déjà contestée juridiquement au Québec. Je note cependant, sourcils froncés, que même s’il s’agit d’une loi à portée universelle, depuis son adoption les médias focalisent leur attention sur un cas particulier: celui d’une étudiante (voilée) en éducation qui demande à la Cour de suspendre et d’invalider cette loi, sous prétexte qu’elle pourrait éventuellement porter atteinte à sa liberté religieuse.

C’est problématique comme argument, car rien ne lui interdirait d’enseigner dans une école privée. Mais bon, comme elle ajoute dans sa requête «que le gouvernement lui arracherait sa carrière tant désirée» (c’est moi qui souligne le mot «arracherait», plutôt violent), je préfère lui laisser vivre son mélodrame médiatisée en paix.

Mais puisque j’ai lu sur le site de Radio-Canada qu’elle est aussi en lien avec le Conseil national des musulmans canadiens (CNMC), je me demande s’il n’y aurait pas quelque motif politique derrière cette démarche. Le saura-t-on jamais?

***

Le port du voile m’indiffère ou presque. Personnellement, s’entend. Parce qu’à mon âge, ce n’est pas un voile, ou tout autre signe religieux, qui va avoir la moindre influence sur ma vie, ma conscience, ou mon comportement.

Ma spiritualité est à des années-lumière de ces talismans censés nous rapprocher de nos dieux personnalisés, alors que de plus en plus ces signes de piété nous éloignent les uns des autres.

En matière religieuse, je ne me fie plus qu’à ma conscience bien alimentée par mon intuition. Si Dieu existe, et s’il nous a créés libres, c’est pour que l’on puisse croire en lui ou non, selon les grâces reçues ou non!

***

Mgr GÉRARD DIONNE

Parlant de grâces, j’aimerais porter un toast virtuel à Mgr Gérard Dionne, évêque émérite d’Edmundston, qui célèbre aujourd’hui même son centième anniversaire de naissance! 36,525 jours! Ou 52,596,000 minutes! C’est du stock, ça!

Il était aumônier à l’orphelinat Mont-Sainte-Marie quand j’y suis entré, en septembre 1959. Quelque temps après, les sœurs réunirent tous les orphelins dans le hall d’entrée afin de le saluer, à la toute veille de son départ pour Rome. J’étais doublement impressionné: tout ce que je savais de Rome à cette époque, c’était que les lions y mangeaient des chrétiens. N’empêche, j’aurais voulu y aller aussi pour que le pape m’adopte!

L’autre élément impressionnant de cette rencontre: il ne portait pas de robe! C’était la première fois que je voyais un prêtre en clergyman et ça m’avait interpellé au max!

Depuis, Mgr Dionne a fait sa vie, longue et fructueuse, tourné vers ses frères et sœurs dans l’humanité. Quelques trop rares moments, toujours marquants pour moi, nous ont mis en communication au fil des ans; et de ces quelques moments est née chez moi une dilection pour cet homme qui fut le premier évêque d’Edmundston natif du lieu. Un exploit apostolique!

***

Verrons-nous un jour jaillir de terre une autre statue de bronze pour exprimer à la face du monde l’estime et l’amour que lui portent ses compatriotes et ses ouailles? L’Histoire le dira.

Mais elle nous parle déjà, cette Histoire, en donnant à Mgr Dionne la chance d’entreprendre son deuxième centenaire, un jour à la fois, du haut de son premier siècle, pour continuer à répandre avec humour et sagesse sa foi dans la vie; celle d’ici-bas et l’autre, la mystérieuse, celle qui promet tant de félicité qu’on a envie d’y croire aussi avec lui.

Félicitations, Mgr Dionne, longue vie et bonne route! Très joyeux anniversaire et mille bonheurs sur votre tête!

Han, Madame?