Le poids des mots

Il est des mots qu’on doit manier avec la prudence qu’on réserve à la dynamite. Des mots si lourds de sens qu’on devrait y réfléchir longuement et bien les peser avant de les prononcer. Ainsi, le mot «génocide» lancé dans l’assemblée annuelle de la SANB avec une sorte de jubilation. Comme s’il fallait racheter notre douloureux passé; comme si notre peuple – c’est l’argument avancé – vivait en choc post-traumatique depuis le dix-huitième siècle.

Quand on veut manier de l’explosif, il convient de choisir son moment: avancer le mot «génocide» une semaine après les autochtones du Canada, revient à se présenter comme un enfant qui piaille «Moi aussi! Moi aussi!». C’est peu flatteur et ça mène immanquablement aux comparaisons. Selon nos manieurs d’explosif, l’Acadie se compare favorablement aux autochtones. «Nous, en plus, on a été déportés», ai-je entendu.

«Quelle est triste cette étroitesse du regard qu’on porte sur les problèmes qui ne sont pas les nôtres» disait l’Abbé Pierre. C’est ce regard nombriliste et le mépris de l’histoire qui permettent de comparer notre tragédie du dix-huitième siècle à la persécution des autochtones depuis l’arrivée des Européens en Amérique ET jusqu’à aujourd’hui.

Que de 1755 à 1763 on ait voulu écarter les Acadiens de leurs terres pour les prendre, soit. Empêcher nos ancêtres de demeurer un peuple, soit. Séparer les familles qu’on a soumises à de terribles souffrances, soit. Mais a-t-on massacré femmes et enfants sur les rives de la baie de Fundy? Enlevé les nouveau-nés à leurs mères? Sommes-nous aujourd’hui parqués dans les réserves du tiers monde canadien? Devons-nous dire à nos filles de ne pas marcher le long d’une route, de peur qu’elles soient ramassées, violées, tuées puis coupées en morceaux dans une porcherie? Un peu de décence, il me semble.

L’Acadie de 2019 n’a besoin ni d’un psychiatre, ni de mots explosifs, ni d’excuses. Elle a besoin d’agir: pour que le réchauffement climatique ne nous vole pas notre territoire. Pour que notre déclin démographique ne nous enlève pas notre poids politique. Pour que notre langue et notre culture continuent de rayonner.

Par pitié! Tournons-nous vers l’avenir. C’est exactement ce qu’ont fait nos ancêtres qui avaient bien compris que leurs gestes compteraient beaucoup plus que leurs mots pour l’avenir de leur descendance.